Validisme : la discrimination silencieuse que la Suisse refuse de voir

Une femme en fauteuil roulant, vue de profil, regarde avec détermination l’entrée d’un immeuble précédée de quelques marches, dans une rue de ville suisse en fin de journée.
Une femme en fauteuil roulant, vue de profil, regarde avec détermination l’entrée d’un immeuble précédée de quelques marches, dans une rue de ville suisse en fin de journée.
Le problème n’a jamais été le fauteuil roulant. C’est la marche devant la porte. (Image d’illustration générée par IA)

Il y a des discriminations qui crient. Celle-ci chuchote. Elle ne frappe pas, elle n’insulte pas, elle ne claque pas la porte au nez. Elle oublie simplement de l’ouvrir. Elle s’appelle le validisme, et elle vit parmi nous, en Suisse, dans nos rues, nos bureaux, nos hôpitaux et nos isoloirs.

J’écris ce texte parce que je suis fatigué d’entendre que « les choses avancent ». Elles avancent, oui. Mais à quel rythme, et pour qui ? Pendant qu’on se félicite des progrès, des femmes et des hommes attendent. Ils attendent un ascenseur qui fonctionne, un employeur qui lise leur CV jusqu’au bout, un médecin qui les regarde dans les yeux, un logement où ils peuvent entrer seuls. Ils attendent, tout simplement, d’être considérés comme des citoyens à part entière.

Le validisme n’a pas besoin de méchants

Quand on parle de discrimination, on imagine souvent un coupable : quelqu’un de méprisant, de violent, d’intolérant. Le validisme, lui, n’a pas besoin de méchants. Il se contente de gens pressés, distraits, bien intentionnés parfois. Il se loge dans l’architecte qui « oublie » la rampe, dans le formulaire impossible à remplir, dans le recruteur qui pense « ce sera trop compliqué », dans le regard qui se détourne ou, au contraire, qui s’attarde trop longtemps.

Le validisme, c’est cette conviction silencieuse qu’il existe une manière « normale » d’être humain : marcher, voir, entendre, comprendre vite, ne jamais ralentir. Et que tous ceux qui s’en écartent doivent s’adapter, se faire petits, remercier pour chaque miette d’accessibilité qu’on veut bien leur accorder.

Je refuse cette logique. Le problème n’a jamais été le fauteuil roulant. Le problème, c’est la marche devant la porte. Le problème n’a jamais été la surdité. Le problème, c’est l’absence d’interprète. Le handicap ne se trouve pas seulement dans le corps : il naît dans la rencontre avec un monde qui n’a pas été pensé pour tous.

La politesse de l’exclusion

En Suisse, on ne dit presque jamais « non » aux personnes handicapées. On dit « pas maintenant ». On dit « on va étudier la question ». On dit « ce n’était pas prévu ». C’est une exclusion polie, propre, administrative. Une exclusion qui ne laisse pas de traces, sauf dans la vie de ceux qui la subissent.

Pensez à cette personne qui envoie sa candidature et ne reçoit jamais de réponse, sans savoir si c’est son parcours ou son handicap qui a dérangé. Pensez à celle qui arrive chez le médecin et voit le praticien s’adresser à son accompagnant, comme si elle n’était pas là. Pensez à celui qui renonce à un rendez-vous parce que la gare n’est pas accessible, puis à un deuxième, puis à une sortie entre amis, jusqu’à ce que sa vie se rétrécisse à quelques rues.

Aucune de ces scènes ne fera la une des journaux. Et pourtant, mises bout à bout, elles forment une injustice immense. Car le validisme fonctionne en chaîne : une école qui ne s’adapte pas limite la formation, une formation limitée ferme la porte de l’emploi, l’absence d’emploi ouvre celle de la pauvreté, et la pauvreté isole. Chaque obstacle en appelle un autre. Au bout de la chaîne, il y a une personne qu’on ne voit plus, et qu’on accuse parfois de « ne pas faire d’efforts ».

La pitié n’est pas le respect

Il existe aussi un validisme plus doux, presque affectueux, et c’est peut-être le plus difficile à combattre. C’est la pitié dans la voix. C’est l’admiration déplacée pour quelqu’un qui « a bien du courage » de simplement vivre sa vie. C’est la décision prise « pour son bien », sans jamais lui demander son avis. C’est le tutoiement spontané qu’on n’oserait pas avec un autre adulte.

Les personnes handicapées ne demandent ni pitié ni médaille. Elles demandent des droits. Le droit de travailler, de se soigner, de se déplacer, d’aimer, de voter, de se tromper, de choisir. Le droit d’être ordinaires, tout simplement. Le respect ne se mesure pas à la gentillesse qu’on témoigne, mais à la place qu’on laisse à l’autre.

La Suisse a signé. Elle doit maintenant tenir parole

En 2014, la Suisse a ratifié la Convention de l’ONU relative aux droits des personnes handicapées. Une signature, c’est une promesse. En 2022, à Genève, à quelques pas de chez nous, les experts de l’ONU ont examiné cette promesse. Leur verdict a été sévère : la Suisse ne protège pas assez les personnes handicapées contre les discriminations.

Aujourd’hui, le débat est sur la table avec l’initiative pour l’inclusion et le contre-projet du Conseil fédéral. C’est un moment historique. Mais je le dis clairement : une loi vague, sans obligations réelles, qui laisse de côté le travail, ne changera pas la vie des gens. Nous n’avons pas besoin de nouvelles déclarations d’intention. Nous avons besoin d’actes, de délais et de moyens.

Et vous, que ferez-vous demain ?

Je ne veux pas terminer ce texte en accusant. Je veux terminer en appelant. Car le validisme recule chaque fois qu’une personne décide de regarder autrement.

Si vous êtes employeur, lisez le CV avant de lire le handicap. Si vous êtes soignant, parlez à votre patient, pas à celui qui l’accompagne. Si vous organisez un événement, demandez-vous qui ne pourra pas venir, et pourquoi. Si vous êtes élu, invitez les personnes concernées à la table, au lieu de décider pour elles. Et si vous êtes simplement citoyen, demandez avant d’aider, bannissez les mots qui blessent, et votez en pensant à ceux qu’on n’entend pas.

Le mouvement des personnes handicapées le répète depuis des décennies, dans toutes les langues : « Rien sur nous sans nous. » Ce n’est pas un slogan. C’est une exigence de dignité.

Car l’inclusion n’est pas une faveur. Ce n’est pas du confort. C’est de la justice. Et elle nous concerne tous, sans exception : un accident, une maladie, l’âge, et chacun de nous peut, du jour au lendemain, se retrouver de l’autre côté de la marche.

Alors ouvrons les portes. Pas demain. Maintenant.

Djamel Bourbala


Les chiffres qui le prouvent

  • En Suisse, environ 1,7 million de personnes vivent avec un handicap (OFS).
  • Emploi : 68 % des personnes handicapées en âge de travailler ont un emploi, contre 87 % des personnes sans handicap (OFS).
  • Pauvreté : 16 % des personnes handicapées vivent dans un ménage pauvre, contre 10 % du reste de la population. Pour les personnes fortement limitées, le risque monte à 26 % (OFS).
  • Santé : 4 % ont renoncé à des soins nécessaires dans l’année, contre 1 % du reste de la population (OFS). Une personne handicapée sur trois se sent discriminée dans le système de santé (Pro Infirmis, 2026).
  • Exclusion : environ 4 personnes handicapées sur 5 se sentent fortement exclues dans au moins un domaine de la vie, surtout en politique (46 %), au travail (46 %) et dans la mobilité (44 %) (Pro Infirmis, Indice d’inclusion 2026).
  • Travail : 4 sur 5 estiment avoir peu de chances sur le marché du travail ordinaire. Parmi celles qui ont un emploi, une sur cinq dit subir une discrimination au travail (Pro Infirmis, 2026).
  • Logement : plus de la moitié de celles qui doivent déménager pensent avoir peu de chances de trouver un logement adapté (Pro Infirmis, 2026).
  • Politique : près de 3 sur 4 ne se sentent pas assez représentées (Pro Infirmis, 2026).
  • Droits : la Suisse a ratifié la CDPH en 2014 ; le Comité de l’ONU l’a sévèrement critiquée en 2022. L’initiative pour l’inclusion a été déposée le 5 septembre 2024 ; le Conseil fédéral lui a opposé un contre-projet en février 2026, jugé trop vague par Inclusion Handicap.

Pour aller plus loin : Validisme : définition, exemples et comment lutter contre cette discrimination · La loi genevoise sur les droits des personnes handicapées · L’école inclusive en Suisse

Sources


En savoir plus sur Djamel Bourbala – Inclusion & égalité des droits

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