
Contre l’avis du Conseil fédéral, le Conseil national demande une stratégie pour prévenir et détecter tôt les urgences psychiques. Les lignes d’écoute n’ont jamais autant sonné, les jeunes arrivent plus souvent en clinique en situation de crise. Je plaide pour qu’on n’attende pas 2029 : une crise ne prend pas rendez-vous.
Par Djamel Bourbala
Il y a des moments où tout bascule. Une nuit sans sommeil de plus, une angoisse qui ne redescend pas, un proche qui ne répond plus comme d’habitude. Dans ces moments-là, la question n’est plus de savoir quand on obtiendra un rendez-vous chez un psychiatre. La question est beaucoup plus simple, et beaucoup plus urgente : à qui je m’adresse, maintenant ?
Il y a quelques semaines, sur ce site, j’écrivais que les délais d’attente en psychiatrie étaient trop longs. Aujourd’hui, je veux parler de ce qui se passe quand on ne peut plus attendre du tout.
Un vote serré, mais un signal clair
Le 22 septembre dernier, le Conseil national a adopté par 103 voix contre 90, avec deux abstentions, le postulat 24.4566 du conseiller national Jean Tschopp. Ce texte charge le Conseil fédéral d’élaborer une stratégie de prévention et de détection précoce des situations d’urgence psychique. Le gouvernement s’y opposait : selon lui, une stratégie spécifique n’était pas nécessaire, puisqu’une stratégie nationale prévue à partir de 2029 couvrirait la question.
Inclusion Handicap, la faîtière des organisations de personnes handicapées, a salué une décision importante. Je partage cet avis. Non pas pour des raisons partisanes, mais parce que trois ans d’attente, c’est long quand on parle de personnes qui vont mal aujourd’hui.
Ce que disent les chiffres
Les données de l’Observatoire suisse de la santé (Obsan) dessinent une tendance qu’on ne peut plus ignorer. Entre 2012 et 2022, le taux d’hospitalisation psychiatrique des enfants et des adolescents a plus que doublé (+111 %). En 2022, plus d’un tiers des hospitalisations des moins de 19 ans (36,4 %) étaient des interventions de crise, contre environ un quart chez les adultes. La même année, 18 367 personnes ont été hospitalisées dans le cadre d’un placement à des fins d’assistance, soit 22,2 % des hospitalisations psychiatriques.
Le dernier bulletin de l’Obsan, publié en mai 2026 sur les chiffres de 2024, confirme que les filles et les jeunes femmes restent fortement touchées, et que le recours aux soins des garçons et des jeunes hommes augmente lui aussi. Environ 7 % de la population déclare s’être sentie souvent ou toujours découragée ou déprimée au cours des quatre dernières semaines.
Et il faut garder en tête une limite importante : ces statistiques hospitalières ne comptent pas les passages aux urgences sans nuit passée à l’hôpital. Une partie de la réalité reste donc invisible.
Des lignes d’écoute qui n’ont jamais autant sonné
Il existe en Suisse des relais précieux, souvent portés par des bénévoles. La Main Tendue (143) en est un. Selon le rapport annuel 2025 de sa section du Tessin et des Grisons italophones, les appels y sont passés de 17 305 en 2024 à 20 252 en 2025. Au niveau national, l’association fait état d’environ 13 000 appels de plus qu’en 2024 et d’une forte progression du chat, utilisé surtout par les plus jeunes. Les troubles psychiques et la solitude figurent parmi les premiers motifs de contact.
Je veux saluer ici toutes ces personnes qui décrochent, de jour comme de nuit. Mais on ne peut pas faire reposer sur le bénévolat ce qui relève d’une responsabilité collective. Une ligne d’écoute ne remplace pas une équipe mobile, un lit de crise ou une place d’accueil de jour disponible rapidement.
L’urgence psychique est aussi une question d’inclusion
On parle souvent de la crise psychique comme d’un sujet purement médical. Pour moi, c’est aussi une question de droits et d’accès. Qui sait vers où se tourner quand la crise arrive ? Une personne sourde peut-elle joindre un service d’urgence sans devoir téléphoner ? Une personne avec une déficience intellectuelle comprend-elle les informations qu’on lui donne ? Un parent épuisé, une personne isolée, un jeune qui n’ose pas en parler à sa famille : tous ont-ils une porte d’entrée qui leur convient ?
La part importante de placements à des fins d’assistance doit aussi nous interroger. Quand l’aide arrive trop tard, il ne reste parfois que la contrainte. Une bonne prévention, c’est aussi offrir des alternatives : une intervention à domicile, un lieu d’accueil où l’on peut souffler quelques jours, l’appui de pairs qui ont eux-mêmes traversé une crise. La Convention de l’ONU relative aux droits des personnes handicapées, ratifiée par la Suisse, nous rappelle que l’autodétermination ne s’arrête pas à la porte d’une clinique.
Ce que j’attends d’une stratégie
Je ne demande pas un document de plus dans un tiroir. Je souhaite une stratégie qui réponde à quelques questions très concrètes :
- Un point d’entrée lisible dans chaque région, connu de tous, accessible 24 heures sur 24, par téléphone, par chat et dans des formats adaptés (langage simple, langue des signes).
- Des équipes mobiles capables de se déplacer à domicile, pour éviter que les urgences somatiques et la police soient les seules réponses disponibles.
- Une attention particulière aux jeunes, avec des passerelles entre l’école, la psychiatrie de l’enfant et celle de l’adulte.
- La participation des personnes concernées et de leurs proches, dès la conception, parce que leur savoir d’expérience est irremplaçable.
- Un financement durable des lignes d’écoute et des offres de crise, aujourd’hui trop souvent dépendantes de dons.
Et à chaque personne qui lit ces lignes et traverse un moment difficile : demander de l’aide n’est jamais un échec. La Main Tendue répond au 143, Pro Juventute au 147 pour les enfants et les jeunes. En cas d’urgence médicale, le 144 reste le bon réflexe. Et si vous suivez un traitement, n’y changez rien sans en parler à un professionnel de santé.
Ma conclusion
Une société inclusive se reconnaît à la manière dont elle accueille les personnes dans leurs moments les plus fragiles. Le Conseil national a ouvert une porte. Au Conseil fédéral, maintenant, de la franchir sans attendre 2029, avec les cantons, les professionnels, les associations et les personnes concernées. Car une crise psychique ne prévient pas. Notre réponse, elle, peut être préparée.
Sources : Inclusion Handicap, « Le Conseil national réclame une stratégie face aux situations d’urgence psychologique », 22.09.2026 ; Obsan, Santé psychique. Chiffres clés 2022 (Bulletin 11/2024) ; Obsan, Santé mentale. Chiffres clés 2024 (Bulletin 02/2026) ; ZWP online, 22.05.2026 ; 143.ch – Telefono Amico Ticino e Grigioni italiano, rapport d’activité 2025 ; Santé psychique : 41 jours d’attente, c’est trop long
— Djamel Bourbala


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