
En Suisse, un jeune sur dix confie déjà ses soucis à une intelligence artificielle. Avant de s’en inquiéter ou de s’en moquer, il faut entendre ce que ce chiffre nous dit : beaucoup de jeunes cherchent quelqu’un à qui parler, et ne le trouvent pas assez vite. À une semaine de la Journée mondiale de la santé mentale, je veux poser la question autrement : et si le vrai sujet n’était pas la machine, mais notre manque d’écoute ?
Par Djamel Bourbala
Un chiffre qui dit beaucoup
L’« Étude jeunesse » 2026 de Pro Juventute, réalisée par YouGov auprès de jeunes de 14 à 25 ans dans les trois grandes régions linguistiques, a révélé qu’environ un jeune sur dix se tourne vers une IA comme ChatGPT lorsqu’il a des préoccupations. La même étude rappelle que la grande majorité, 88 %, dit aller plutôt bien psychiquement. Mais elle montre aussi qu’un jeune sur dix suit une psychothérapie, qu’un sur trois s’inquiète pour son avenir professionnel (contre un sur quatre en 2024) et que 40 % se disent préoccupés par les guerres. Près de la moitié reconnaît avoir du mal à lâcher son téléphone.
Ces chiffres ne décrivent pas une génération « fragile ». Ils décrivent une génération qui grandit dans un monde incertain, sous pression scolaire, et qui utilise les outils qu’elle a sous la main. Selon swissinfo.ch, 84 % des adolescents suisses utilisent régulièrement des outils d’IA. Il était donc prévisible que ces outils deviennent aussi des lieux de confidence.
Pourquoi une machine plutôt qu’un humain ?
Les raisons sont simples, et elles devraient nous faire réfléchir. Une IA répond à 23 heures, un dimanche, sans rendez-vous. Elle ne juge pas, ne soupire pas, ne raconte rien aux parents ni aux camarades. Pour un jeune qui a honte, qui se sent seul ou qui ne sait pas comment formuler ce qu’il ressent, écrire à une machine paraît plus facile que d’ouvrir la porte d’un bureau.
La solitude est un élément clé. Toujours selon swissinfo.ch, 59 % des 15-24 ans en Suisse disent se sentir seuls parfois ou souvent. Et le premier rapport du système de suivi KidsHealthCH, publié en juin 2026 par l’Office fédéral de la santé publique, observe chez les 11-15 ans une hausse du stress scolaire, une recrudescence du harcèlement et une baisse du bien-être subjectif.
Il y a aussi la question de l’accès aux soins. J’ai écrit récemment qu’il faut attendre en moyenne 41 jours pour un rendez-vous en psychiatrie, et 56 pour un enfant ou un adolescent. Quand l’aide humaine tarde, la machine, elle, est déjà là.
Ce que l’IA ne peut pas faire
Je ne veux pas diaboliser ces outils. Certains jeunes disent y avoir trouvé un soutien dans des moments difficiles, et une première application psychothérapeutique, encadrée médicalement, est même désormais remboursée en Suisse. Mais un chatbot généraliste n’est pas un thérapeute. La Fédération suisse des psychologues rappelle que ces outils présentent de nombreuses limites. Ils peuvent se tromper, conforter une idée négative au lieu de l’interroger, et ne savent pas toujours reconnaître une situation grave. Comme l’a résumé la psychothérapeute Laura Vowels dans watson, ces outils ne peuvent pas remplacer une thérapie.
Chez Pro Juventute, on souligne aussi qu’une IA offre moins d’empathie qu’un professionnel et qu’elle devrait toujours orienter vers une aide humaine, comme le 147. Et c’est là que se trouve, pour moi, l’enjeu principal : une machine peut être une porte d’entrée, jamais une destination.
Le vrai signal d’alarme : notre disponibilité
Quand un jeune préfère parler à un programme plutôt qu’à un adulte, la question n’est pas seulement technologique. Elle nous concerne tous : parents, enseignants, entraîneurs, éducateurs, employeurs d’apprentis, élus. Sommes-nous assez disponibles ? Savons-nous écouter sans juger, sans minimiser, sans donner immédiatement des leçons ?
Cette année, le Mois de la santé mentale en Suisse romande porte sur l’estime de soi, avec un message que je trouve très juste : « parle et confie-toi aux autres ». Encore faut-il que les autres soient là, et qu’ils sachent recevoir cette parole.
Je pense aussi aux jeunes en situation de handicap, aux jeunes issus de la migration, aux jeunes neuroatypiques. L’étude de Pro Juventute montre que les jeunes issus de la migration sont nettement plus nombreux à vivre un stress intense avant les examens. Pour certains, l’écrit est plus confortable que l’oral, et une IA peut sembler plus accessible qu’un service mal adapté à leurs besoins. Plutôt que de leur reprocher ce choix, rendons nos propres services plus accessibles : écoute par écrit, horaires élargis, langage simple, interprétation, lieux accueillants.
Des pistes concrètes
- Parler de l’IA sans tabou à l’école et en famille : demander simplement aux jeunes comment ils l’utilisent, plutôt que de l’interdire par principe.
- Renforcer les lignes d’écoute humaines comme le 147, joignables par téléphone, chat ou message, et les faire mieux connaître.
- Exiger des garde-fous : les outils grand public devraient systématiquement orienter vers une aide humaine lorsque la détresse apparaît.
- Réduire les délais d’accès aux soins psychiques pour les jeunes, afin que la machine ne soit plus le seul recours disponible.
- Former les adultes de proximité aux premiers secours en santé mentale : savoir repérer, écouter et orienter.
Ma conclusion
Un jeune qui écrit ses angoisses à une IA ne fait pas quelque chose d’absurde : il cherche à être entendu. Ce besoin est profondément humain, et c’est à nous, les humains, d’y répondre. Je ne crois pas qu’il faille choisir entre la technologie et la relation. Je crois qu’il faut que la technologie ramène vers la relation, et que nos institutions soient assez proches, assez rapides et assez accessibles pour accueillir chaque jeune qui frappe à la porte.
À l’approche du 10 octobre, je propose un geste simple : demander à un jeune de notre entourage comment il va vraiment, et prendre le temps d’écouter la réponse. Et si toi, qui me lis, tu traverses une période difficile, n’hésite pas à en parler à une personne de confiance, à ton médecin, ou à appeler le 147 (pour les jeunes) ou La Main Tendue au 143.
Sources : Pro Juventute, « Étude jeunesse » 2026 ; REPER / prevention-ecrans.ch ; swissinfo.ch, mars 2026 ; Medinside, KidsHealthCH (OFSP), juin 2026 ; watson.ch, mars 2026 ; watson.ch, mai 2026 ; ICTjournal, avril 2026 ; État de Fribourg, Mois de la santé mentale 2026.
— Djamel Bourbala


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