Entre circulation, travaux, transports et agitation permanente, le bruit s’installe dans notre quotidien. Mais, quel prix payons-nous pour notre santé, notre repos et notre qualité de vie ?
Par Djamel Bourbala

Nous nous sommes habitués à beaucoup de choses.
Au téléphone qui sonne.
Aux voitures qui passent.
Aux motos qui accélèrent.
Aux travaux qui commencent tôt le matin.
Aux trains, aux avions, aux terrasses, aux appareils domestiques, aux notifications et à cette multitude de sons qui accompagnent désormais presque chaque instant de nos journées.
À force, nous finissons parfois par ne plus les entendre.
Et pourtant, une question mérite d’être posée :
quand avons-nous entendu le silence pour la dernière fois ?
Le bruit fait tellement partie de notre environnement que nous avons tendance à le considérer comme un simple désagrément.
Mais il est devenu un véritable enjeu de société.
Nous parlons beaucoup de la qualité de l’air, de l’eau que nous buvons ou des aliments que nous consommons. Nous parlons beaucoup moins de la qualité de notre environnement sonore.
Pourtant, notre corps, lui, ne fait pas toujours cette différence.
Un bruit permanent peut perturber le repos, rendre la concentration plus difficile et provoquer une fatigue que nous ne savons parfois même plus expliquer.
Et le plus étonnant est peut-être là :
nous pouvons nous habituer psychologiquement au bruit sans que notre organisme cesse nécessairement d’y réagir.
La nuit, cette question devient encore plus importante.
Une route très fréquentée, une voie ferrée, un avion, des véhicules qui accélèrent ou des activités nocturnes peuvent fragmenter le sommeil.
On peut ne pas se réveiller complètement et pourtant avoir un sommeil perturbé.
Le lendemain, on se sent fatigué.
On s’énerve plus facilement.
On se concentre moins bien.
Et parfois, nous cherchons la cause partout sauf dans notre environnement.
Mais le bruit révèle également une forme d’inégalité.
Tout le monde n’a pas la possibilité de fermer une fenêtre et de retrouver le calme.
Les logements situés près des grands axes routiers, des voies ferrées, des zones industrielles ou d’autres infrastructures très fréquentées peuvent être particulièrement exposés.
Les personnes qui disposent de davantage de moyens peuvent parfois choisir un logement mieux isolé ou un quartier plus calme.
D’autres n’ont simplement pas ce choix.
Le calme devient alors presque une question sociale.
Il existe également une autre dimension à laquelle nous pensons rarement : notre manière de concevoir les villes.
Pendant des décennies, nous avons surtout organisé l’espace urbain autour de la circulation, de la rapidité et de l’efficacité.
Mais une ville doit-elle uniquement permettre de se déplacer rapidement ?
Ne devrait-elle pas aussi permettre de respirer, de se reposer, de discuter et simplement de rester quelque part sans être constamment agressé par son environnement ?
Les arbres, les parcs, les zones piétonnes, les revêtements routiers moins bruyants, la réduction de la vitesse dans certains secteurs et une meilleure isolation des bâtiments peuvent contribuer à améliorer cet environnement.
Il ne s’agit évidemment pas de transformer nos villes en bibliothèques.
Une ville vivante produit du son.
Les enfants jouent.
Les gens discutent.
Les cafés vivent.
Les marchés s’animent.
Les transports circulent.
Et cette vie fait partie de ce que nous aimons dans une ville.
Le problème n’est donc pas le son.
Le problème est le bruit que l’on ne peut plus choisir, éviter ou interrompre.
Cette distinction me paraît essentielle.
Il existe des sons qui créent du lien et d’autres qui épuisent.
Le rire d’un enfant n’est pas le grondement permanent d’une autoroute.
Une conversation sur une place publique n’est pas le même phénomène qu’un moteur qui traverse un quartier au milieu de la nuit.
Nous devons donc éviter une société où la lutte contre le bruit deviendrait une lutte contre la vie.
L’objectif devrait être différent :
préserver la vie tout en protégeant le droit au repos.
Et cette réflexion concerne aussi l’accessibilité.
Pour certaines personnes handicapées, âgées ou particulièrement sensibles à leur environnement, un espace très bruyant peut devenir difficile à comprendre et à utiliser.
Dans une gare, un bâtiment public ou un lieu très fréquenté, lorsqu’une annonce sonore se mélange à plusieurs autres sources de bruit, l’information peut devenir difficile à distinguer.
Une société accessible doit donc également réfléchir à la manière dont elle communique : information sonore, mais aussi visuelle, lisible et compréhensible.
Car l’accessibilité ne concerne pas uniquement les marches, les rampes ou les ascenseurs.
Elle concerne la possibilité de comprendre et d’utiliser son environnement.
La Suisse connaît particulièrement bien cette problématique.
Dans un pays densément équipé en routes, chemins de fer et infrastructures de transport, la lutte contre le bruit fait depuis longtemps partie des politiques environnementales.
Mais au-delà des normes et des cartes d’exposition sonore, nous devrions peut-être nous poser une question plus simple :
quelle qualité de vie voulons-nous dans nos villes de demain ?
Nous construisons des bâtiments toujours plus performants.
Nous développons des transports toujours plus rapides.
Nous connectons toujours davantage nos territoires.
C’est nécessaire.
Mais le progrès devrait aussi être capable de préserver quelque chose de beaucoup plus simple :
un endroit où l’on peut s’asseoir quelques minutes et entendre presque rien.
Ma conclusion
Je crois que nous avons sous-estimé la valeur du silence.
Non pas le silence de l’isolement.
Mais celui qui permet de réfléchir.
De dormir.
De lire.
De parler avec quelqu’un sans devoir hausser la voix.
D’entendre les sons simples de la vie.
Nous ne supprimerons jamais le bruit de nos sociétés, et ce ne serait probablement pas souhaitable.
Mais nous pouvons mieux décider où, quand et dans quelles proportions nous l’acceptons.
Le développement d’une ville ne devrait pas seulement se mesurer à la vitesse avec laquelle nous pouvons la traverser ou au nombre d’infrastructures qu’elle possède.
Il devrait également se mesurer à la qualité de vie qu’elle offre à celles et ceux qui y habitent.
Et peut-être qu’un jour, parmi les richesses que nous chercherons à préserver, nous comprendrons qu’il en existe une que nous ne pouvons ni acheter ni fabriquer.
Quelques minutes de véritable silence.


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