
Dans moins d’un mois, nous voterons sur quatre objets fédéraux. Pour des milliers de personnes aveugles, malvoyantes ou vivant avec un handicap intellectuel, la question n’est pas seulement « oui ou non ? », mais « puis-je voter sans dépendre de quelqu’un ? ». Le Parlement a dit oui au principe. Sur le terrain, la promesse reste inachevée.
Par Djamel Bourbala
Le matériel de vote arrive ces jours-ci dans nos boîtes aux lettres. Le 29 novembre, nous nous prononcerons sur le financement additionnel de l’AVS par la TVA, sur l’initiative concernant les feux d’artifice, sur l’imposition des couples mariés et sur la modification de la loi sur le matériel de guerre. Je ne viens pas ici donner de consigne de vote : chacune et chacun se fera son opinion. Je veux parler de ce qui précède toute opinion : le droit de l’exprimer soi-même, en secret.
Car pour une personne aveugle, remplir son bulletin a longtemps signifié demander à quelqu’un d’écrire « oui » ou « non » à sa place. Le secret du vote, pilier de notre démocratie directe, s’arrêtait là où commençait le handicap. Selon la Fédération suisse des aveugles et malvoyants (FSA), plus de 375 000 personnes vivent avec une déficience visuelle en Suisse, et leur nombre augmente.
Une avancée réelle : le gabarit tactile
Depuis la votation du 30 novembre 2025, le canton de Zurich teste un gabarit de vote en carton mis au point par la Confédération. Le bulletin s’y glisse ; le braille et des rainures guident la main pour écrire soi-même sa réponse. Le gabarit est gratuit, distribué par l’Union centrale suisse pour le bien des aveugles (UCBA), et peut accueillir jusqu’à sept objets. À son lancement, l’UCBA saluait un moment où « le secret du vote pour tous devient une réalité politique ».
Josephine Hayley-Barker, coordinatrice de Retina Suisse Youth, l’a testé. Elle y voit la possibilité d’« envoyer un signal fort » en écrivant elle-même sur son bulletin. Je comprends cette émotion. Voter seul, c’est être reconnu comme citoyen à part entière, et non comme quelqu’un que l’on aide.
Sur le plan légal aussi, les choses bougent. Le 12 mars 2026, le Conseil des États a approuvé une modification de la loi fédérale sur les droits politiques qui rend possible le vote autonome et secret des personnes aveugles et malvoyantes. Le Conseil national avait voulu aller plus loin que le Conseil fédéral : ne pas seulement « faciliter » ce vote, mais le rendre effectivement possible. Ce mot change tout, et je salue ce choix.
Une promesse encore inachevée
La Confédération prévoyait d’étendre le gabarit à toute la Suisse au second semestre 2026, sous réserve des résultats de l’essai zurichois. Or, à un mois du scrutin, la page officielle de la Chancellerie fédérale indique toujours qu’il ne peut être utilisé que pour les objets fédéraux dans le canton de Zurich. Si cela ne change pas d’ici le 29 novembre, une personne aveugle à Genève, à Lausanne ou à Sion devra encore confier son choix à un tiers. Le même droit, mais selon le code postal.
Le gabarit ne règle d’ailleurs pas tout. Les personnes qui l’ont testé le rappellent : il faut souvent encore l’aide d’une personne voyante pour signer la carte de vote au bon endroit et préparer l’enveloppe. La FSA et l’UCBA demandent donc un repère tactile sur la carte de vote, par exemple un coin découpé. Une idée simple, peu coûteuse, qui ferait une vraie différence.
Quant au vote électronique, souvent présenté comme la solution la plus complète, il reste très limité. Le 29 novembre, environ 222 000 électrices et électeurs pourront voter en ligne, dans les cantons de Lucerne, Saint-Gall, des Grisons, de Thurgovie et de Neuchâtel, soit à peine 3,95 % du corps électoral. C’est une étape prudente, et la prudence est légitime en matière de sécurité. Mais tant que l’accès dépend du canton, l’égalité n’est pas garantie.
Comprendre pour choisir : l’autre accessibilité
Voter seul suppose aussi de comprendre ce que l’on vote. Les explications du Conseil fédéral pour le 29 novembre ont été publiées le 12 octobre. Sur la page officielle de la votation, je n’ai trouvé aucune version signalée en langage simple, en langue des signes ou en audio. Pro Infirmis le relève depuis longtemps : les documents de vote ne sont pas toujours disponibles en langage simplifié. Pour une personne avec un handicap intellectuel, pour quelqu’un qui maîtrise peu le français, ou simplement pour une personne épuisée par la maladie, un texte rédigé par des juristes peut être une porte fermée.
Des pistes existent. Dans le canton de Vaud, le projet de recherche « Chaque Voix Compte ! », porté par l’Université de Lausanne avec Eben-Hézer, a fait présenter par les six groupes du Grand Conseil leurs positions en langage facile à lire et à comprendre (FALC), en vidéo, pour la votation du 9 février 2025. Ce type d’initiative montre que la clarté n’est pas un luxe : c’est une condition de la participation.
Je n’oublie pas non plus les quelque 16 000 personnes sous curatelle de portée générale encore privées du droit de vote fédéral, dont j’ai parlé ici en septembre. Le Conseil fédéral a mis une réforme en consultation ce mois-ci. C’est un autre chantier, mais il repose sur le même principe : la citoyenneté ne se mérite pas, elle se garantit.
Ce que je demande, concrètement
- Que la Confédération et les cantons indiquent clairement, avant le 29 novembre, où le gabarit tactile est disponible et comment le commander, et qu’ils fixent rapidement le calendrier de son déploiement national.
- Un repère tactile sur toutes les cartes de vote, pour que la dernière étape ne dépende plus d’un tiers.
- Des explications officielles disponibles en langage simple, en langue des signes et en audio, publiées en même temps que la brochure.
- L’association des personnes concernées à l’évaluation du gabarit et du vote électronique : rien sur nous sans nous.
Ma conclusion
Notre démocratie directe nous appelle aux urnes jusqu’à quatre fois par an. C’est une richesse unique au monde. Mais une richesse n’a de valeur que si elle est partagée. Le jour où une personne aveugle, dans n’importe quel canton, pourra remplir son bulletin seule et en secret, et où chacun pourra lire une explication claire de ce qu’il vote, nous n’aurons rien enlevé à personne. Nous aurons simplement tenu la promesse que notre Constitution fait à toutes et à tous.
D’ici le 29 novembre, je vous invite à un geste simple : demander autour de vous si quelqu’un a besoin d’un coup de main pour comprendre son matériel de vote, sans jamais choisir à sa place. C’est ainsi que l’on fait vivre une démocratie : ensemble, et chacun avec sa propre voix.
Sources : Conseil fédéral, Votation populaire du 29 novembre 2026 ; Chancellerie fédérale, Gabarit de vote ; Conseil fédéral, communiqué du 2 octobre 2025 sur le gabarit de vote ; Retina Suisse, Le nouveau gabarit de vote sur le banc d’essai (novembre 2025) ; FSA et UCBA, communiqué du 12 mars 2026 ; FSA, résolution sur le vote électronique ; La Télé, Feu vert pour le vote électronique à Neuchâtel (septembre 2026) ; Pro Infirmis, Il faut garantir les droits politiques ; État de Vaud, Des argumentaires accessibles à toutes et tous (janvier 2025).
— Djamel Bourbala


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