La prévention : pourquoi attendons-nous d’être malades pour investir dans notre santé ?
Par Djamel Bourbala

Nos systèmes de santé savent accomplir des choses extraordinaires. Des opérations autrefois impossibles sont devenues courantes. Des traitements permettent de vivre avec des maladies qui étaient autrefois mortelles. Les progrès de l’imagerie, de la chirurgie et des médicaments ont sauvé des millions de vies.
Pourtant, une question mérite d’être posée :
pourquoi consacrons-nous autant d’énergie à soigner les maladies une fois qu’elles sont installées et encore insuffisamment à empêcher qu’elles apparaissent ou s’aggravent ?
La prévention paraît moins spectaculaire qu’une opération chirurgicale.
Elle peut pourtant sauver énormément de vies.
Détecter avant qu’il ne soit trop tard
Certaines maladies peuvent évoluer pendant des années sans provoquer de symptômes importants.
L’hypertension en est un exemple.
Une personne peut se sentir parfaitement bien alors que sa tension artérielle est trop élevée. Sans contrôle, le problème peut rester invisible jusqu’au jour où survient une complication grave.
Le diabète peut lui aussi évoluer silencieusement.
Il en va de même pour certaines maladies cardiovasculaires et certains cancers, pour lesquels un dépistage adapté peut permettre une prise en charge plus précoce.
C’est toute la logique de la prévention :
ne pas attendre que le corps nous oblige à réagir.
Un contrôle médical n’empêche évidemment pas toutes les maladies.
Mais détecter suffisamment tôt un problème peut parfois transformer complètement la manière dont il sera traité.
Prévenir coûte aussi moins cher
La prévention n’est pas seulement une question de santé.
C’est aussi une question économique.
Une maladie chronique mal contrôlée peut entraîner des hospitalisations, des traitements lourds, des arrêts de travail et parfois une perte d’autonomie.
Tout cela possède un coût considérable pour la personne, sa famille et la collectivité.
Investir dans le dépistage, la vaccination, l’activité physique, l’alimentation ou l’information sanitaire peut donc éviter une partie de ces dépenses.
Cela ne signifie pas que la prévention permettrait de supprimer les coûts de la santé.
Nous continuerons naturellement à avoir besoin d’hôpitaux, de médecins, de médicaments et de soins spécialisés.
Mais un système de santé réellement performant ne devrait pas uniquement compter le nombre de personnes qu’il réussit à soigner. Il devrait aussi regarder combien de maladies graves il réussit à éviter.
La prévention ne doit pas devenir une culpabilisation
Il faut cependant faire très attention à la manière dont nous parlons de prévention.
Il serait trop facile de dire aux citoyens :
« Mangez mieux, bougez davantage et prenez soin de vous. »
Tout le monde ne dispose pas des mêmes possibilités.
Une personne qui travaille avec des horaires difficiles ne possède pas forcément le même temps pour préparer ses repas.
Une famille disposant d’un revenu modeste peut rencontrer davantage de difficultés pour accéder régulièrement à certains aliments.
Une personne en situation de handicap ne peut pas nécessairement pratiquer les activités physiques habituellement proposées au grand public.
Une personne âgée vivant seule peut également avoir besoin d’un accompagnement particulier.
La prévention doit donc être accessible et adaptée à la réalité de chacun.
Sinon, nous risquons de transformer une politique de santé en discours culpabilisant.
L’environnement influence aussi notre santé
Nous parlons souvent de la santé comme si elle dépendait uniquement des décisions individuelles.
Mais notre environnement joue un rôle considérable.
La qualité de l’air.
Le logement.
Le bruit.
Les conditions de travail.
L’accès aux espaces verts.
La possibilité de se déplacer.
L’isolement social.
La qualité de l’alimentation disponible.
Tous ces éléments peuvent influencer notre santé.
Une ville qui favorise les déplacements, les rencontres et l’accès à des espaces publics agréables contribue donc elle aussi à la prévention.
La santé ne commence pas uniquement dans le cabinet du médecin.
Elle commence également dans notre quartier, notre logement, notre travail et nos conditions de vie.
Les pharmacies peuvent jouer un rôle plus important
Dans beaucoup de pays, le pharmacien est l’un des professionnels de santé les plus facilement accessibles.
Il n’est généralement pas nécessaire d’attendre plusieurs semaines pour pouvoir lui poser une question.
Cette proximité pourrait être davantage utilisée pour certaines actions de prévention : information, orientation, vaccination lorsque le cadre légal le permet ou contrôles simples.
Cela ne remplace évidemment pas le médecin.
Mais un système de santé efficace doit permettre à chaque professionnel d’utiliser pleinement ses compétences.
Les nouvelles technologies peuvent aider
Les montres connectées, applications et appareils permettant de suivre certains indicateurs de santé se développent rapidement.
Ces technologies peuvent être utiles.
Elles peuvent rappeler un traitement, suivre une activité ou permettre de conserver certaines informations.
Mais elles ne doivent pas créer une nouvelle obsession dans laquelle chacun surveillerait constamment son corps.
Un chiffre affiché sur un téléphone n’est pas un diagnostic médical.
La technologie doit rester un outil permettant de mieux accompagner la personne, pas de remplacer le professionnel de santé.
Une politique qui commence dès l’enfance
La prévention doit également commencer très tôt.
Apprendre aux enfants à comprendre leur corps, leur alimentation, l’importance du sommeil et de l’activité physique peut produire des bénéfices pendant toute une vie.
L’école possède donc elle aussi un rôle.
Mais là encore, il ne s’agit pas seulement de donner des conseils.
Si nous expliquons aux enfants qu’ils doivent bouger davantage mais que les quartiers ne possèdent plus suffisamment d’espaces où jouer en sécurité, notre discours devient contradictoire.
Une véritable politique de prévention doit être cohérente.
Elle doit réunir santé, éducation, urbanisme, alimentation, sport et politiques sociales.
Ma conclusion
Pour ma part, je pense que nous devons progressivement passer d’une société qui attend la maladie à une société qui protège davantage la santé.
Je respecte profondément le travail des médecins, des infirmières, des pharmaciens et de tous les professionnels qui interviennent lorsque nous sommes malades.
Mais leur travail serait aussi facilité si nous réussissions à éviter certaines complications avant qu’elles nécessitent une hospitalisation ou des traitements beaucoup plus lourds.
Je pense également qu’il faut arrêter de culpabiliser les personnes.
La prévention doit tenir compte de l’âge, du revenu, du handicap, du logement et des possibilités réelles de chacun.
Dire à quelqu’un de prendre soin de sa santé ne suffit pas.
Il faut aussi lui donner les moyens de le faire.
À mes yeux, le meilleur système de santé ne sera donc pas uniquement celui qui possède les meilleurs hôpitaux.
Ce sera celui qui réussira aussi à faire en sorte que le plus grand nombre possible de personnes aient moins souvent besoin d’y entrer.


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