Quand les câbles sous-marins relient le monde l’infrastructure invisible dont dépend Internet
Par Djamel Bourbala

Nous parlons d’Internet comme d’un univers presque immatériel. Nous envoyons un message, regardons une vidéo, effectuons un paiement ou organisons une visioconférence avec quelqu’un situé à plusieurs milliers de kilomètres.
Tout semble instantané.
Nous imaginons facilement que ces informations passent principalement par des satellites.
Pourtant, une immense partie des communications internationales repose sur quelque chose de beaucoup plus concret : des câbles installés au fond des mers et des océans.
Ces infrastructures constituent l’une des faces les moins connues de notre monde numérique.
Des autoroutes au fond des océans
Les câbles sous-marins modernes transportent d’énormes quantités de données entre les continents.
À l’intérieur circulent des fibres optiques capables de transmettre des informations grâce à la lumière. Ces câbles relient notamment l’Europe à l’Amérique, l’Afrique à l’Europe, l’Asie au Moyen-Orient et les différentes régions du monde entre elles.
Lorsque nous envoyons un document depuis Genève vers une personne située en Afrique ou en Amérique, les données peuvent parcourir des milliers de kilomètres sous la mer avant d’arriver à destination.
Nous utilisons donc quotidiennement une infrastructure que nous ne voyons jamais.
Et cette infrastructure est devenue essentielle.
Les banques en dépendent.
Les entreprises en dépendent.
Les administrations en dépendent.
Les universités et les hôpitaux en dépendent.
Les particuliers également.
Une interruption importante peut perturber les communications d’un territoire entier.
L’Afrique a besoin de davantage de connexions
Pour l’Afrique, ces infrastructures représentent un enjeu considérable.
Pendant longtemps, certaines régions du continent disposaient de connexions internationales beaucoup plus limitées que l’Europe, l’Amérique du Nord ou l’Asie.
De nouveaux câbles ont progressivement amélioré cette situation.
Mais connecter un câble à une côte ne suffit pas.
Il faut ensuite transporter cette capacité numérique vers l’intérieur du territoire grâce à des réseaux terrestres de fibre optique.
C’est là que commence un deuxième défi.
Une grande ville côtière peut bénéficier d’une excellente connexion tandis qu’une région située à plusieurs centaines de kilomètres reste mal desservie.
L’infrastructure numérique doit donc être pensée comme un réseau complet.
Câbles sous-marins, fibre terrestre, centres de données, réseaux mobiles et alimentation électrique doivent fonctionner ensemble.
Une question de souveraineté
Internet est devenu tellement important que les câbles sous-marins ne sont plus seulement des équipements techniques.
Ils deviennent des infrastructures stratégiques.
Un pays qui dépend d’un nombre très limité de connexions internationales peut être vulnérable lorsqu’un câble est endommagé.
Les causes peuvent être accidentelles : ancres de navires, activités de pêche, mouvements sous-marins ou incidents techniques.
Mais dans un monde marqué par les tensions géopolitiques, la protection de ces infrastructures devient également une question de sécurité.
Les États doivent donc diversifier leurs connexions.
Comme pour l’énergie, dépendre d’une seule route est rarement une bonne stratégie.
L’Algérie possède une position intéressante
Avec son immense façade méditerranéenne et sa proximité avec l’Europe, l’Algérie peut renforcer sa position dans les infrastructures numériques reliant la Méditerranée et l’Afrique.
Mais son potentiel devient encore plus intéressant lorsqu’on regarde vers le sud.
Si les réseaux algériens sont progressivement connectés à des infrastructures traversant le Sahara et rejoignant les pays du Sahel puis l’Afrique de l’Ouest, l’Algérie pourrait participer à la construction d’un véritable corridor numérique entre l’Europe et l’Afrique subsaharienne.
Nous parlons souvent des routes commerciales.
Demain, nous devrons parler avec la même importance des routes de la donnée.
Car une entreprise n’a plus seulement besoin d’une route pour transporter ses marchandises.
Elle a besoin d’une connexion rapide et fiable pour vendre, communiquer, recevoir des paiements et travailler avec ses partenaires.
Les données deviennent une richesse économique
Posséder une bonne connexion Internet ne sert pas uniquement à regarder des vidéos plus rapidement.
Elle peut transformer une économie.
Un jeune développeur peut travailler pour une entreprise située dans un autre pays.
Une PME peut vendre ses produits à l’étranger.
Une université peut collaborer avec des chercheurs internationaux.
Un médecin peut transmettre rapidement des informations à un spécialiste.
Une administration peut proposer davantage de services numériques.
Mais pour profiter réellement de cette révolution, les pays doivent également développer leurs propres compétences.
Il faut former des ingénieurs.
Créer des entreprises technologiques.
Construire des centres de données.
Protéger les réseaux.
Développer la cybersécurité.
Et surtout permettre aux jeunes d’accéder aux formations nécessaires.
Car il serait dommage que l’Afrique devienne uniquement un territoire traversé par les données des autres.
Elle doit également produire ses propres services numériques, ses entreprises et ses technologies.
Une nouvelle infrastructure publique essentielle
Au siècle dernier, construire une route ou apporter l’électricité dans une région pouvait complètement transformer son développement.
Aujourd’hui, une connexion numérique de qualité peut produire un effet comparable.
Cela signifie que l’accès au très haut débit ne devrait progressivement plus être considéré comme un luxe réservé aux grandes villes.
Les zones rurales doivent également pouvoir en bénéficier.
Une petite entreprise située loin d’une capitale peut désormais avoir des clients dans plusieurs pays.
Mais seulement si elle dispose des infrastructures nécessaires.
La fracture numérique pourrait donc devenir une nouvelle forme d’inégalité territoriale.
D’un côté, les régions capables de participer pleinement à l’économie numérique.
De l’autre, celles qui resteront à l’écart faute de connexion suffisante.
Nous devons éviter cette division.
Ma conclusion
Pour ma part, je trouve extraordinaire que notre monde numérique dépende encore de milliers de kilomètres de câbles posés au fond des océans.
Cela nous rappelle une chose importante : derrière chaque grande révolution technologique, il existe toujours des infrastructures très concrètes.
Je pense que l’Afrique doit considérer les réseaux numériques comme elle considère les routes, les chemins de fer, l’énergie ou les ports : comme des investissements stratégiques pour son développement.
L’Algérie possède, à mon sens, une position particulièrement intéressante. Elle peut regarder vers la Méditerranée tout en renforçant ses connexions avec le reste du continent africain.
Mais je souhaite que nous allions plus loin que le simple transport des données.
Il faut former notre jeunesse, développer nos entreprises technologiques et créer davantage de valeur sur le continent.
Car la souveraineté de demain ne dépendra pas seulement de celui qui possède du pétrole, du gaz, des minerais ou des terres agricoles.
Elle dépendra aussi de celui qui maîtrise les infrastructures par lesquelles circulent l’information, la connaissance et une partie croissante de l’économie mondiale.


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