Chaleur au travail : l’été 2026 a coûté 2 milliards, et les plus fragiles ont payé le prix fort

Bureau baigné de soleil en été, stores à demi baissés, verre d’eau, petit ventilateur et canne pliante posée contre le bureau.
Bureau baigné de soleil en été, stores à demi baissés, verre d’eau, petit ventilateur et canne pliante posée contre le bureau.
En été, la chaleur pèse sur toutes les personnes qui travaillent, et plus encore sur celles qui vivent avec une maladie chronique ou un handicap. (Image d’illustration générée par IA)

L’été 2026 a coûté plus de deux milliards de francs de productivité à la Suisse. Derrière ce chiffre, il y a des corps épuisés, des nuits sans sommeil et des salarié·es pour qui la chaleur n’est pas un simple inconfort. Maintenant que les températures ont baissé, c’est le bon moment pour préparer l’été prochain, en pensant enfin aux personnes qui vivent avec une maladie chronique ou un handicap.

Par Djamel Bourbala

Une facture qu’on ne voit pas

Fin septembre, l’Union des villes suisses a publié une étude réalisée par le bureau EBP. Le résultat est frappant : entre juin et août 2026, la chaleur a fait perdre environ 2,1 milliards de francs de prestation de travail au pays, soit à peu près trois fois plus qu’un été moyen. Et l’étude ne mesure que la baisse de productivité des personnes au travail, sans compter les pannes ni les autres dégâts.

Le même document rappelle un chiffre plus grave encore : environ 640 décès supplémentaires entre juin et août par rapport à ce qui était statistiquement attendu. La chaleur dégrade le sommeil, accélère la fatigue, ralentit la réflexion. Ce n’est pas une affaire de confort. C’est une question de santé.

Les gens l’ont ressenti. Selon une grande enquête de Tamedia et 20 minutes menée en août auprès de près de 12 800 personnes, 74 % de la population a trouvé cet été éprouvant, et 37 % ont déclaré des problèmes physiques importants, notamment de sommeil et de circulation. Les ménages modestes ont été les plus touchés : 46 % de ceux qui gagnent jusqu’à 4000 francs par mois ont trouvé l’été très éprouvant, contre 30 % des ménages les plus aisés.

Ce que dit la loi, et ce qu’elle ne dit pas

En Suisse, il n’existe ni « congé chaleur », ni température maximale au-delà de laquelle on arrête de travailler. Le SECO le rappelle clairement. La loi sur le travail oblige l’employeur à protéger la santé de son personnel et à décider, après une analyse des risques, des mesures adaptées : ombre, boissons, ventilation, horaires décalés, pauses. Si la sécurité ne peut pas être garantie, il doit envisager de suspendre le travail au poste concerné.

Il y a une seule protection chiffrée : pour les femmes enceintes, l’ordonnance sur la protection de la maternité considère qu’au-delà de 28 °C, la température devient pénible, voire dangereuse. C’est une bonne règle. Mais pour les autres personnes particulièrement exposées, le message est beaucoup plus flou. Le SECO indique que les personnes malades, convalescentes ou sous traitement doivent définir les mesures individuelles avec leur médecin, puis en informer leur employeur si nécessaire. Les personnes en situation de handicap ne sont pas mentionnées spécifiquement.

Autrement dit : c’est à la personne la plus fragile de faire la démarche, de parler de sa santé, parfois de dévoiler une maladie qu’elle préférerait garder pour elle. Je comprends la logique du cas par cas. Mais je vois aussi ce qu’elle produit dans la vraie vie : beaucoup de gens se taisent, serrent les dents et tiennent jusqu’à ce que le corps dise stop.

Les salarié·es qu’on oublie dans les plans chaleur

L’Office fédéral de la santé publique identifie plusieurs maladies chroniques qui augmentent le risque lié à la chaleur, comme certaines maladies cardiaques ou respiratoires, ou encore l’anxiété. On sait aussi que certains traitements modifient la manière dont le corps régule sa température. Une personne qui se déplace en fauteuil roulant, qui vit avec une sclérose en plaques, une maladie cardiaque ou un trouble psychique ne vit pas un après-midi à 33 °C comme une autre.

Pour ces personnes, les mesures qui aident vraiment sont souvent simples : pouvoir commencer plus tôt, télétravailler les jours de canicule quand le poste le permet, disposer d’un bureau moins exposé, faire des pauses sans devoir se justifier. Encore faut-il que ces possibilités existent avant la vague de chaleur, et pas seulement sur demande, au cas par cas, quand il est déjà trop tard.

Et je n’oublie pas celles et ceux qui travaillent dehors. Sur les chantiers, les syndicats rappellent, en citant la Suva, que le risque d’accident augmente d’environ 7 % les jours où il fait plus de 30 °C. Une motion qui permettrait d’interrompre les travaux par forte chaleur sans pénalités de retard a été adoptée par le Conseil national fin 2024 ; cet été, elle était encore entre les mains d’une commission du Conseil des États. Même la Société suisse des entrepreneurs demande désormais des règles claires. Quand employeurs et syndicats réclament la même chose, le Parlement devrait avancer.

Un rappel important : si vous suivez un traitement et que la chaleur vous pose problème, parlez-en à votre médecin ou à votre pharmacien. Ne modifiez jamais un traitement de vous-même sans avis médical.

Ce que je propose pour l’été 2027

L’automne est le bon moment pour agir, justement parce que l’urgence est passée. Voici ce qui me semble utile, concret et à la portée de tous :

  • Un plan chaleur dans chaque entreprise, préparé avec le personnel, qui prévoit d’avance des horaires adaptés, le télétravail possible et des espaces plus frais.
  • Une protection claire pour les personnes vulnérables, sur le modèle de ce qui existe pour les femmes enceintes, afin que les salarié·es avec une maladie chronique ou un handicap n’aient pas à négocier seul·es.
  • Le droit à l’aménagement sans justification détaillée : un certificat médical simple doit suffire, sans obligation de révéler un diagnostic.
  • La reconnaissance de la chaleur comme danger naturel, comme le demande l’Union des villes suisses, avec une action coordonnée de la Confédération, des cantons et des communes.
  • Une décision rapide du Conseil des États sur la motion concernant les chantiers, pour protéger celles et ceux qui travaillent en plein soleil.

Ma conclusion

On parle souvent du climat en milliards de francs, en tonnes de CO2 ou en degrés. Ces chiffres comptent. Mais la chaleur se vit d’abord dans un corps, à un poste de travail, au milieu d’un après-midi qui n’en finit pas. Une société inclusive ne demande pas aux plus fragiles de tenir plus longtemps que les autres : elle adapte le travail pour que chacun puisse continuer à y avoir sa place.

L’été 2026 nous a donné un avertissement clair. Nous avons six mois pour en tirer les leçons. Employeurs, syndicats, autorités et personnes concernées : préparons ensemble l’été prochain, maintenant, avant que le thermomètre ne remonte.

Sources : Union des villes suisses / EBP, étude sur l’été 2026 (20.09.2026) ; 20 minutes, « L’été 2026 coûte 2,1 milliards à la Suisse » (28.09.2026) ; Blick / ATS, enquête Tamedia-20 minutes (août 2026) ; SECO, FAQ Travailler en été ; OFSP, Augmentation des températures : risques pour la santé ; L’Événement syndical, « Chaleur sur les chantiers » ; watson, pétition de la Société suisse des entrepreneurs (28.07.2026)

— Djamel Bourbala


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