Ensemble à l’école : le modèle tessinois que la Suisse devrait enfin suivre

Salle de classe lumineuse où des enfants, dont un enfant en fauteuil roulant, travaillent ensemble à la même table avec deux adultes qui les accompagnent.
Salle de classe lumineuse où des enfants, dont un enfant en fauteuil roulant, travaillent ensemble à la même table avec deux adultes qui les accompagnent.
Apprendre ensemble, dans l’école du quartier : c’est le cœur du modèle tessinois. (Image d’illustration générée par IA)

Parmi les seize pétitions remises mercredi au Conseil fédéral par la Session des personnes handicapées, l’une touche à quelque chose de très simple : le droit d’un enfant d’aller à l’école de son quartier, avec les autres. Le Tessin le fait depuis 2011. Pourquoi pas toute la Suisse ?

Par Djamel Bourbala

Le 21 octobre, 44 personnes en situation de handicap ont siégé dans la salle du Conseil national, à Berne. Elles ont adopté seize pétitions préparées en quatre commissions, sur la mobilité, la formation, le travail, le logement et la santé. La conseillère fédérale Elisabeth Baume-Schneider les a reçues en personne. J’ai déjà parlé ici de cette session et de la carte du handicap. Aujourd’hui, je veux m’arrêter sur une pétition qui m’a particulièrement touché, intitulée « Ensemble à l’école ».

Son idée est claire : que la Confédération et les cantons s’inspirent du modèle tessinois d’école inclusive. Derrière ce titre un peu technique, il y a des milliers d’enfants, et autant de familles, qui se demandent chaque année où leur enfant aura le droit d’apprendre.

Une Suisse, vingt-six écoles

En Suisse, l’école relève des cantons. C’est une force, parce que l’école reste proche des réalités locales. Mais c’est aussi une loterie pour les enfants en situation de handicap. Selon la pétition, la part des élèves à besoins particuliers intégrés dans une classe ordinaire varie de 0,4 % à 6,6 % selon les cantons. Autrement dit, le même enfant, avec les mêmes besoins, n’aura pas du tout le même parcours selon qu’il habite d’un côté ou de l’autre d’une frontière cantonale.

Pourtant, le cadre juridique est connu. La Suisse a ratifié il y a plus de dix ans la Convention de l’ONU relative aux droits des personnes handicapées, dont l’article 24 garantit une éducation inclusive. Le Tribunal fédéral a lui-même jugé que la scolarisation intégrée doit avoir la priorité sur la scolarisation séparée. Le principe existe donc. Ce qui manque, c’est sa mise en œuvre partout.

Ce que fait le Tessin depuis 2011

Le modèle tessinois repose sur une logique en trois étages. D’abord, l’enfant va dans une classe ordinaire de son quartier, où un ou une pédagogue spécialisé·e travaille aux côtés de l’enseignant·e. Si cela ne suffit pas, il rejoint une petite classe spécialisée, mais qui reste à l’intérieur de l’école ordinaire : il partage la cour, la cantine, les fêtes, les copains. Les institutions séparées sont réservées aux situations les plus complexes.

Le résultat est frappant. Toujours selon la pétition, le Tessin place cinq fois moins d’élèves en institution séparée que Genève. Et ses élèves obtiennent, à l’enquête PISA 2022, des résultats légèrement supérieurs à la moyenne suisse. L’inclusion n’a donc pas fait baisser le niveau. Les auteurs ajoutent que ce modèle ne coûte pas plus cher, parce qu’il réorganise des moyens qui existent déjà au lieu d’en créer de nouveaux.

Ce que demande la pétition

Le texte ne veut pas retirer l’école aux cantons. Il propose que la Confédération puisse fixer des principes communs, un peu comme elle le fait déjà en aménagement du territoire, et que les cantons les appliquent à leur manière. Concrètement, il demande :

  • que la classe ordinaire soit la première option, avec un enseignement à deux adultes quand c’est nécessaire ;
  • que les classes spécialisées soient intégrées dans les écoles ordinaires ;
  • que les écoles séparées soient réservées à des besoins très spécifiques, définis avec les personnes concernées ;
  • une transition de plus de dix ans pour adapter bâtiments et organisation, sans créer de nouvelles places en institution séparée ;
  • et des statistiques comparables, publiées régulièrement, sur le type de scolarisation dans chaque canton.

Ce dernier point me paraît essentiel. On ne peut pas améliorer ce que l’on ne mesure pas. Aujourd’hui, il est difficile pour un parent, un enseignant ou un élu de savoir précisément où en est son canton.

Genève, un débat très concret

Comme Genevois, je ne peux pas lire cette pétition sans penser à mon canton. En avril 2026, la Fédération genevoise des associations de personnes handicapées et de leurs proches (fégaph) a déposé l’initiative cantonale « Tous ensemble à l’école ! », avec 5126 signatures. Elle reprend le modèle tessinois : des classes inclusives avec au maximum quatre élèves inclus et un co-enseignement à plein temps, des classes spécialisées de douze élèves au plus dans les écoles ordinaires, et une transition de dix ans.

Selon les initiants, environ 1250 élèves genevois fréquentent aujourd’hui une école spécialisée séparée, et certains passent jusqu’à deux heures par jour dans les transports. Deux heures. Pour un enfant, c’est de la fatigue, du temps de jeu en moins, des amitiés de quartier qui ne se nouent pas. Pour les parents, c’est souvent une organisation quotidienne épuisante.

Inclure, ce n’est pas abandonner

Je veux être juste. Les écoles spécialisées font un travail remarquable, avec des équipes très engagées. Et certains parents craignent, à raison, qu’une inclusion mal préparée laisse leur enfant seul au fond d’une classe surchargée. Les enseignantes et enseignants, eux aussi, ont besoin de temps, de formation et de soutien. L’inclusion sans moyens, ce n’est pas de l’inclusion : c’est de la négligence.

C’est justement pour cela que le modèle tessinois m’intéresse. Il ne demande pas aux enseignants de tout porter seuls. Il amène les compétences spécialisées dans l’école du quartier, au lieu d’envoyer l’enfant vers elles. Et il garde des solutions spécialisées quand elles sont vraiment nécessaires. Ce n’est pas une idéologie, c’est une organisation.

Il y a aussi un bénéfice pour tous les autres élèves. Un enfant qui grandit à côté d’un camarade en fauteuil, malentendant ou autiste apprend très tôt que la différence fait partie de la vie. Ces enfants-là seront demain des collègues, des employeurs, des voisins et des élus. L’école inclusive prépare une société inclusive.

Ma conclusion

La Session des personnes handicapées a montré que les personnes concernées savent formuler des propositions précises, réalistes et chiffrées. La pétition « Ensemble à l’école » en est un bel exemple. Elle ne réclame pas une révolution du jour au lendemain : elle propose un cap clair, une transition longue et des données pour suivre les progrès.

Je souhaite que le Parlement fédéral, la Conférence des directeurs cantonaux de l’instruction publique et le Grand Conseil genevois la prennent au sérieux, au-delà des clivages. Un canton suisse prouve depuis quinze ans que c’est possible. Chaque enfant devrait pouvoir dire, le matin, « je vais à l’école avec mes copains du quartier ». C’est cela, pour moi, l’égalité des chances.

Sources : Pro Infirmis, pétition « Ensemble à l’école », Session des personnes handicapées 2026 ; Pro Infirmis, Session des personnes handicapées 2026 ; blue News / Keystone-ATS, 21 octobre 2026 ; Diaconie Suisse, 9 octobre 2026 ; Radio Lac, initiative « Tous ensemble à l’école ! », avril 2026.

— Djamel Bourbala


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