Proches aidants rémunérés : serrer la vis sur les profits, pas sur celles et ceux qui soignent

Gros plan sur les mains d’une personne qui aide une personne âgée à boutonner son gilet, dans un intérieur chaleureux baigné d’une lumière d’automne.
Gros plan sur les mains d’une personne qui aide une personne âgée à boutonner son gilet, dans un intérieur chaleureux baigné d’une lumière d’automne.
Aider à s’habiller, à manger, à se laver : des gestes du quotidien qui font le cœur du travail des proches aidants. (Image d’illustration générée par IA)

Fin septembre, le Conseil national a adopté presque à l’unanimité trois motions pour encadrer les soins rémunérés fournis par des proches. À une semaine de la Journée des proches aidants du 30 octobre, je salue la volonté de mettre fin aux abus. Mais je pose une condition : que la réforme vise les profits de certaines entreprises, pas celles et ceux qui soignent.

Par Djamel Bourbala

Un arrêt de 2019, un marché qui s’emballe

Depuis un arrêt du Tribunal fédéral de 2019, un proche peut être rémunéré par l’assurance obligatoire des soins pour des soins de base : aider à se laver, à s’habiller, à manger. Deux conditions : être employé par une organisation d’aide et de soins à domicile autorisée, et que le besoin ait été évalué par une infirmière. Sur le principe, c’est une reconnaissance que beaucoup d’entre nous attendaient : ce travail a une valeur, et il mérite un salaire.

Mais un marché s’est construit autour de cette ouverture. Selon des chiffres de la Conférence de la santé du canton de Zurich cités au Parlement, les prestations de soins de base de certaines entreprises ont quintuplé depuis 2020. Les heures fournies par des organisations sans mandat cantonal auraient même bondi de 971 % en quatre ans. Prioswiss, l’association des assureurs-maladie, estime à environ 350 millions de francs les dépenses de 2026 pour ces soins, alors qu’on parlait de quelques dizaines de millions il y a quelques années.

Et l’argent ne va pas toujours là où on l’imagine. À Zurich, un proche employé touche entre 32 et 38 francs de l’heure, alors que l’heure coûte au total 82,90 francs à l’assurance, aux communes et à la personne soignée. En 2025, selon Blick, le secteur a réalisé un chiffre d’affaires à neuf chiffres, dont une petite part seulement serait arrivée aux proches eux-mêmes.

Ce que Berne a décidé

Le 29 septembre, le Conseil national a accepté trois textes. Le premier demande de définir précisément les soins de base que les proches peuvent facturer, avec des critères de formation et d’âge et une catégorie de tarif propre, plus basse que l’actuelle. Le deuxième permet aux cantons d’appliquer des critères de qualité contraignants pour admettre les organisations qui emploient des proches. Le troisième exige que ces prestations soient facturées séparément. Le Conseil des États avait déjà soutenu en mars la définition des soins et des tarifs plus bas ; il doit encore se prononcer sur la facturation séparée, et le Conseil fédéral devra élaborer des directives nationales.

Je soutiens la transparence. Savoir qui a fourni quel soin, contrôler la qualité, empêcher qu’une entreprise recrute des familles à coups de publicité agressive : c’est du bon sens. L’argent des primes appartient à toutes et tous les assurés, et alors que les primes continuent de grimper, chaque franc doit servir aux soins.

Le risque : faire payer les familles pour les dérives de quelques-uns

Mais je vois aussi un danger. Derrière ces chiffres, il y a des visages : une mère qui a réduit son temps de travail pour accompagner son fils adulte en situation de handicap, un conjoint qui aide chaque matin sa compagne atteinte d’une maladie chronique, une fille qui passe tous les soirs chez son père. Pour beaucoup, ce salaire n’est pas un business. C’est ce qui leur évite de basculer dans la précarité et leur permet de continuer à cotiser pour leur retraite.

Baisser les tarifs remboursés, oui, si c’est la marge des intermédiaires qui diminue. Non, si c’est le salaire du proche qui fond. Quant aux critères d’âge, Travail.Suisse a déjà mis en garde : exclure des personnes selon leur âge serait une discrimination, alors que les besoins de soins augmentent justement avec l’âge et que de nombreux aidants sont eux-mêmes retraités. Et la formation doit être une aide, pas un obstacle administratif de plus.

Il y a enfin un point qu’on oublie trop souvent : ces proches travaillent seuls, au domicile, sans collègues ni supervision immédiate. Leur santé physique et psychique doit être protégée comme celle de n’importe quel salarié. La vraie qualité, c’est aussi un accompagnement infirmier réel, quelqu’un à qui parler quand la fatigue s’installe, et un droit au répit.

Une ressource précieuse, et qui va se raréfier

En 2022, 17 % de la population, soit environ 1,5 million de personnes, apportaient régulièrement une aide informelle pour des raisons de santé. Selon l’Observatoire suisse de la santé (Obsan), environ une personne âgée sur six reçoit régulièrement le soutien d’un proche, et dans 23 % des cas cette aide dépasse sept heures par semaine. Surtout, d’ici 2040, le nombre de personnes susceptibles de devenir proches aidantes pourrait reculer d’au moins 19 %.

Autrement dit, nous ne pouvons pas nous permettre de décourager celles et ceux qui aident. Sans eux, ni les hôpitaux, ni les EMS, ni les services de soins à domicile ne tiendraient. Réguler un marché, c’est nécessaire. Mais ce débat ne doit pas faire oublier l’essentiel : la grande majorité des proches aidants ne sont pas payés du tout, et ils attendent toujours une politique à la hauteur.

Ce que je demande pour les directives nationales

  • Un salaire horaire minimal garanti pour le proche, et un plafond à la part conservée par l’organisation qui l’emploie.
  • Pas de limite d’âge automatique : une évaluation des compétences et de la santé de l’aidant, au cas par cas.
  • Une formation gratuite, accessible en langue facile et compatible avec la vie de famille, ainsi qu’un véritable suivi par des soignants qualifiés.
  • Les proches aidants et les personnes soignées associés à l’élaboration des règles. Rien sur nous sans nous, là aussi.
  • Une stratégie nationale pour tous les proches aidants, rémunérés ou non : répit, conciliation avec l’emploi, prévoyance et soutien psychologique.

Ma conclusion

Le 30 octobre, plusieurs cantons célébreront la Journée des proches aidants. Dans le canton de Vaud, plus de 117 000 personnes aident un proche au moins une fois par semaine, et la campagne de cette année rappelle que nous sommes toutes et tous concernés. Je trouverais injuste de leur adresser des remerciements le 30 octobre et, dans le même temps, d’écrire des règles qui les fragilisent.

Serrons la vis là où il faut : sur les marges excessives, la publicité agressive et l’absence de contrôle. Mais protégeons celles et ceux qui, chaque jour, boutonnent un gilet, préparent un repas et tiennent une main. Leur engagement n’est pas un coût à réduire. C’est l’un des piliers de notre solidarité. Et si vous êtes vous-même proche aidant et que la charge devient trop lourde, n’attendez pas pour demander du soutien : dans le canton de Vaud, la ligne gratuite d’Espace Proches (0800 660 660) est là pour vous écouter, et d’autres cantons proposent des relais similaires.

Sources : 20 minutes, 29.09.2026 ; Medinside, 30.09.2026 ; Prioswiss, 05.03.2026 ; Blick, 26.05.2026 ; Travail.Suisse, 07.11.2025 ; Obsan, Bulletin 03/2026 ; Conseil fédéral, 15.10.2025 ; Espace Proches, Journée 2026

— Djamel Bourbala


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