Nobel de littérature 2026 : Anne Carson, quand la poésie fait revivre les Grecs anciens

Un livre ouvert posé sur une table en bois, symbole de littérature
Un livre ouvert posé sur une table en bois, symbole de littérature
Photo : Anastasia Zhenina / Unsplash

Le 8 octobre 2026, l’Académie suédoise a dévoilé le nom de la lauréate du prix Nobel de littérature : Anne Carson, poétesse, essayiste et traductrice canadienne de 76 ans. Le jury a salué « une œuvre audacieuse et inventive », un travail qui, en dialogue espiègle avec la tradition classique, invente de nouvelles formes pour la littérature contemporaine. Steve Sem-Sandberg, membre du comité Nobel, a résumé l’évidence en une phrase : « Personne n’écrit comme elle. »

Cette distinction, dotée de 12 millions de couronnes suédoises (environ 1,07 million d’euros), d’une médaille en or 18 carats et d’un diplôme, sera remise lors de la cérémonie du 10 décembre, jour anniversaire de la mort d’Alfred Nobel. Anne Carson devient la 19ᵉ femme à recevoir ce prix depuis sa création, et seulement la deuxième Canadienne après Alice Munro en 2013. Elle succède à l’écrivain hongrois László Krasznahorkai, couronné en 2025.

Une helléniste devenue poétesse

Le parcours d’Anne Carson commence presque par hasard. Née à Toronto en 1950, elle découvre le grec ancien grâce à un professeur de latin qui lui donnait des cours pendant la pause déjeuner, au lycée. Cette passion pour les langues mortes ne la quittera plus : après avoir quitté l’université à deux reprises, elle y revient pour décrocher un doctorat en lettres classiques. Elle partage aujourd’hui son temps entre le Canada et l’Islande, dont elle a aussi la nationalité.

Son œuvre, difficile à classer, se situe à la croisée de la rigueur du philologue et de la quête de sens du poète. Carson elle-même affirme que l’étymologie des mots est le véritable point de départ de son travail. Dès son premier livre, Eros the Bittersweet (1986), elle explore le désir dans la littérature grecque antique. Mais c’est Autobiographie du rouge (1998) qui la fait connaître d’un plus large public : un roman en vers qui revisite, à partir de fragments du poète grec Stésichore, le mythe du monstre Géryon, transformé en récit de passage à l’âge adulte empreint de romantisme queer.

Suivront The Beauty of the Husband (2001), méditation sur un divorce en 29 tangos, Norma Jeane Baker of Troy (2019), qui tisse un parallèle entre Marilyn Monroe et Hélène de Troie, ou encore Nox (2010), un livre-accordéon bouleversant composé à la mémoire de son frère Michael, disparu dans des circonstances mystérieuses avant de mourir au Danemark en 2000. Son dernier ouvrage, Wrong Norma, date de 2024. Dans un essai publié par la London Review of Books, elle a aussi évoqué la maladie de Parkinson, dont elle vit depuis plusieurs années, et la manière dont elle a dû réinventer son rapport à l’écriture manuscrite — un détail de plus dans une œuvre entière construite sur l’idée que les ruptures peuvent devenir des formes nouvelles plutôt que des points finaux.

Pourquoi cette distinction compte

À l’heure où l’actualité se consomme par fragments de quelques secondes, le choix de l’Académie suédoise a quelque chose de presque politique : consacrer une œuvre qui exige du temps, qui mélange sciences de l’Antiquité et écriture contemporaine, qui refuse les cases. Carson n’écrit ni tout à fait de la poésie, ni tout à fait de l’essai, ni tout à fait de la fiction — et c’est précisément cette hybridité que le jury a voulu récompenser.

Il y a aussi, dans ce choix, une manière de rappeler que des textes vieux de deux mille cinq cents ans n’ont rien perdu de leur force quand une plume contemporaine sait les faire parler à nouveau. Sappho, Stésichore ou Euripide retrouvent, sous la plume de Carson, une actualité presque dérangeante : le désir, le deuil, l’identité, la perte — des thèmes qui n’ont pas d’âge.

Pour les lecteurs francophones encore peu familiers de son travail, plusieurs de ses livres sont traduits et disponibles en librairie, notamment aux éditions José Corti et L’Olivier. De quoi découvrir, à la faveur de ce Nobel, une voix qui prouve qu’on peut être savante sans être austère, et bouleversante sans jamais céder à la facilité.

— Djamel Bourbala


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