Changement d’heure : quand la lumière baisse, personne ne doit rester dans l’ombre

Rue d’une ville suisse en fin d’après-midi d’automne : une personne en fauteuil roulant, vue de dos et de loin, avance sur un trottoir bordé d’arbres jaunes, au moment où s’allument les réverbères.
Rue d’une ville suisse en fin d’après-midi d’automne : une personne en fauteuil roulant, vue de dos et de loin, avance sur un trottoir bordé d’arbres jaunes, au moment où s’allument les réverbères.
Quand les jours raccourcissent, l’accès à la lumière et à l’extérieur devient une question d’égalité. (Image d’illustration générée par IA)

Dimanche prochain, 25 octobre, nous reculerons nos montres d’une heure. La nuit tombera bientôt avant 17 heures. Pour une personne sur dix, l’hiver pèse sur le moral. Pour beaucoup de personnes en situation de handicap, il ajoute une ombre de plus à une vie déjà semée d’obstacles. Je plaide pour que la saison sombre devienne, elle aussi, une question d’inclusion.

Par Djamel Bourbala

Une heure de moins, et tout un quotidien qui bascule

Le passage à l’heure d’hiver est souvent présenté comme un simple réglage. On dort une heure de plus, on râle un peu contre les horloges du four et de la voiture, puis on oublie. Pourtant, ce dimanche marque chaque année le début d’une période que beaucoup redoutent en silence : celle où l’on part travailler dans la pénombre et où l’on rentre dans le noir.

Les spécialistes des Hôpitaux universitaires de Genève le rappellent : environ 10 % de la population ressent en hiver un « blues » fait de fatigue persistante et d’humeur en berne. Et 2 à 4 % des personnes développent une véritable dépression saisonnière, qui touche majoritairement des femmes. Ce n’est pas un caprice ni un manque de volonté. La baisse de lumière dérègle notre horloge interne, notamment la mélatonine, l’hormone qui règle le sommeil.

Ces chiffres s’ajoutent à un fond déjà préoccupant. Selon le dernier bulletin de l’Observatoire suisse de la santé, publié en mai 2026, 7,2 % des personnes disent s’être senties découragées ou déprimées la plupart du temps au cours des quatre dernières semaines. Chez les 16-34 ans, c’est 10,8 %. L’hiver ne crée pas ces fragilités, mais il peut les amplifier.

Pour les personnes handicapées, une double obscurité

Le conseil le plus souvent donné contre le blues hivernal est simple : sortir, marcher, profiter de chaque rayon de soleil, voir du monde. Il est juste. Mais il suppose que sortir soit facile. Or, pour de nombreuses personnes en situation de handicap, il ne l’est pas, et l’hiver le rend plus difficile encore.

Pensons à une personne en fauteuil roulant face à un trottoir couvert de feuilles mouillées ou de neige mal déblayée. À une personne malvoyante pour qui la tombée de la nuit à 17 heures réduit fortement l’autonomie. À une personne qui vit avec des douleurs chroniques que le froid accentue. À celle dont le transport adapté doit être réservé longtemps à l’avance et qui renonce, faute de solution, à une sortie en fin de journée. Pour elles, une heure de lumière en moins, c’est souvent une sortie en moins.

L’indice d’inclusion 2026 de Pro Infirmis montre que ces limites existent toute l’année. 44 % des personnes interrogées se sentent fortement limitées dans leur mobilité et 41 % dans leurs loisirs, leur culture et leur sport. Environ un tiers ont du mal à nouer et entretenir des amitiés, en particulier les personnes vivant avec un handicap psychique et les jeunes de 16 à 24 ans. Quand les jours raccourcissent, ces obstacles ne disparaissent pas : ils se resserrent.

Reconnaître, plutôt que minimiser

La première chose à faire est de prendre ces difficultés au sérieux. Trop souvent, on entend : « c’est l’automne, tout le monde est un peu fatigué ». C’est vrai pour beaucoup. Mais quand la tristesse s’installe, que le sommeil déborde, que l’envie de voir les autres disparaît, il ne faut pas attendre le printemps.

La dépression saisonnière se soigne. La luminothérapie est reconnue comme un traitement de premier choix et l’assurance de base peut prendre en charge une lampe lorsque l’ordonnance mentionne ce diagnostic. D’autres approches, comme la psychothérapie, existent aussi. Mais ces solutions passent par un avis médical : la lumière intense n’est pas adaptée à toutes les situations, notamment en cas de certaines maladies des yeux ou de certains médicaments. Et je le rappelle : personne ne devrait modifier ou arrêter un traitement sans en parler à son médecin.

Ce que nous pouvons faire, collectivement

Je crois que la saison sombre mérite une réponse qui ne repose pas seulement sur les épaules de chacun. Quelques pistes concrètes :

  • Des communes qui pensent l’hiver accessible : déneigement prioritaire des cheminements piétons, des arrêts de bus et des abords des lieux publics, éclairage suffisant et sans éblouissement pour les personnes malvoyantes.
  • Des activités en journée : associations, maisons de quartier et lieux culturels peuvent proposer davantage de rencontres en début d’après-midi, quand la lumière est là et que les déplacements sont plus sûrs.
  • Des transports adaptés plus souples en hiver, pour qu’une sortie de fin de journée ne devienne pas un luxe.
  • Une information claire et accessible sur le blues hivernal et la dépression saisonnière, en langage simple, en langue des signes et dans des formats lisibles par toutes et tous.
  • Une attention de voisinage : un appel, une visite, une proposition de marcher ensemble à midi. Ces gestes ne remplacent pas une prise en charge, mais ils rompent l’isolement.

Ces mesures profitent à tout le monde : aux personnes âgées, aux parents avec poussette, aux jeunes qui traversent un passage difficile. C’est souvent cela, l’inclusion : ce qui est pensé pour quelques-uns rend la vie meilleure pour tous.

Ma conclusion

Changer d’heure, c’est un geste de quelques secondes. Ce qu’il déclenche dure des mois. Je ne demande pas que l’on dramatise l’hiver : il a sa beauté, ses lumières, ses moments chaleureux. Je demande simplement que personne ne soit laissé dans l’ombre parce que sortir de chez soi coûte plus cher en énergie, en organisation ou en courage.

Si l’automne vous pèse, parlez-en à votre médecin ou à une personne de confiance. Et si vous connaissez quelqu’un pour qui les journées vont devenir très courtes, faites-lui signe cette semaine. La lumière baisse, mais notre attention les uns envers les autres, elle, peut augmenter.

Sources : HUG, Pulsations, « Blues hivernal ou vraie dépression ? » ; Planète Santé, « Dépression hivernale : quand la lumière chasse les idées noires » ; Obsan, Bulletin 02/2026, « Santé mentale. Chiffres clés 2024 » ; Pro Infirmis, Indice d’inclusion 2026 ; Unisanté / pharmaJournal, « Dépression saisonnière : la luminothérapie, traitement de premier choix ».

— Djamel Bourbala


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