
Demain, 10 octobre, c’est la Journée mondiale de la santé mentale. Cette année, son thème invite à écouter enfin les personnes qui vivent ou ont vécu des troubles psychiques. Le même jour, la Mad Pride revient sur la Place fédérale à Berne. Pour moi, ce n’est pas un symbole de plus : c’est une question de droits, de soins et de démocratie.
Par Djamel Bourbala
Une journée, deux rendez-vous
La Fédération mondiale pour la santé mentale a choisi pour 2026 un thème qui me parle profondément : faire entendre les expériences vécues, avec de vraies voix pour un vrai changement. Autrement dit, ne plus seulement parler des personnes concernées, mais parler avec elles, et surtout les écouter.
En Suisse, ce message prendra un visage concret. Samedi 10 octobre, de 15h à 18h, la Mad Pride se tiendra sur la Place fédérale, à Berne. Après Genève en 2019, Berne en 2022 et Lausanne en 2023, c’est la quatrième édition suisse de ce défilé festif contre les préjugés. Pro Infirmis y participe et rappelle un fait que beaucoup ignorent encore : les troubles psychiques sont la cause de handicap la plus fréquente dans notre pays.
Le choix du lieu n’est pas anodin. Devant le Palais fédéral, là où se votent les lois, des personnes que l’on a longtemps cachées viendront dire qu’elles existent, qu’elles pensent et qu’elles ont des choses à apporter.
Le premier handicap de Suisse reste le moins écouté
Les chiffres de l’assurance-invalidité sont clairs. Selon l’Office fédéral des assurances sociales, relayé cet été par l’ATS, les maladies psychiques représentaient en 2025 55 % des cas de réadaptation à l’AI. Chez les adolescents et les jeunes adultes, cette part monte à 64 %. Environ 61 000 personnes ont bénéficié de mesures de réadaptation, plus de trois fois plus qu’en 2008.
Au-delà de l’AI, la souffrance psychique touche une large partie de la population. Selon l’Enquête suisse sur la santé de l’Office fédéral de la statistique, 18 % des personnes déclarent une détresse psychologique. Et d’après l’Observatoire suisse de la santé, cité par blue News, entre 20 et 40 % des gens remplissent au moins une fois dans leur vie les critères d’une dépression.
La population en a conscience. Une enquête relayée par le Réseau Santé Psychique Suisse indique que 74 % des Suisses considèrent la santé psychique et la santé physique comme aussi importantes l’une que l’autre. Pourtant, dans les faits, celles et ceux qui vivent ces troubles restent souvent en marge des décisions qui les concernent : au travail, dans les soins, dans les assurances sociales.
Le savoir de l’expérience est un savoir
Je vis avec un handicap depuis longtemps. J’ai appris une chose : les meilleurs conseils que j’ai reçus ne venaient pas toujours des spécialistes. Ils venaient souvent de personnes qui avaient traversé les mêmes obstacles que moi. Elles savaient ce qu’on ne lit pas dans les dossiers : la honte du premier rendez-vous, la fatigue des formulaires, la peur d’être jugé.
En santé mentale, ce savoir a un nom : la pair-aidance. Des personnes rétablies, formées, accompagnent d’autres personnes dans leur parcours. Elles ne remplacent ni les psychiatres ni les psychologues. Elles apportent autre chose : la preuve vivante que le rétablissement est possible, et une écoute qui ne vient pas d’en haut.
En Suisse romande, la Coraasp et son Centre de compétences de la pair-aidance en santé mentale font un travail remarquable. Mais leur constat, présenté au Réseau Santé Psychique Suisse, est sévère. Le statut de pair-aidant professionnel n’a toujours pas de reconnaissance nationale ni de référentiel de compétences adopté. Les cahiers des charges et les échelles salariales restent flous. Les préjugés persistent dans certaines équipes, tout comme la crainte d’une rechute chez les ressources humaines. Résultat : peu de pairs-aidants peuvent vivre de ce métier, et beaucoup cumulent plusieurs mandats, avec un risque d’épuisement.
Il y a là un paradoxe. On demande aux personnes concernées de témoigner, de partager leur histoire, de participer. Mais quand il s’agit de reconnaître ce savoir comme un vrai métier, avec un vrai salaire, la porte se referme.
Écouter, c’est aussi mieux soigner
Écouter les personnes concernées n’est pas une politesse. C’est une manière plus intelligente de construire les politiques publiques. Quand on associe celles et ceux qui ont connu l’hospitalisation, l’arrêt de travail ou les démarches à l’AI, on repère plus vite ce qui bloque : un courrier incompréhensible, un délai qui décourage, une mesure qui ne tient pas compte de la réalité d’une maladie qui fluctue.
Les délais d’attente pour une thérapie se comptent souvent en semaines, voire en mois. Dans ce temps-là, un pair-aidant, un groupe d’entraide ou une association peuvent faire la différence. C’est souvent là que l’on reprend confiance, que l’on ose demander de l’aide et que l’on évite que les difficultés s’aggravent.
C’est aussi l’esprit de la Convention de l’ONU relative aux droits des personnes handicapées, que la Suisse a ratifiée : rien ne doit se décider pour nous sans nous. Le handicap psychique ne fait pas exception.
Ce que je propose
- Reconnaître la pair-aidance comme un métier, avec un référentiel national, une formation reconnue et des postes financés durablement dans les hôpitaux, les services ambulatoires et les offices AI.
- Associer systématiquement les personnes concernées aux commissions, consultations et réformes qui touchent la santé psychique et l’assurance-invalidité.
- Soutenir les groupes d’entraide et les associations, qui accompagnent les gens pendant les longues périodes d’attente.
- Former les employeurs et les équipes pour que parler de sa santé psychique au travail ne soit plus un risque pour sa carrière.
Et à titre personnel, chacun peut faire un pas : écouter sans juger, ne pas réduire une personne à son diagnostic, et proposer son aide quand quelqu’un semble aller mal.
Ma conclusion
Demain, sur la Place fédérale, des voix longtemps restées dans l’ombre se feront entendre. Je souhaite qu’on ne les écoute pas seulement un samedi d’octobre. Les troubles psychiques sont le premier handicap de Suisse : ceux qui les vivent doivent devenir des partenaires, pas seulement des patients ou des dossiers. Une société qui écoute ses membres les plus fragilisés devient plus juste, plus humaine et, au fond, plus solide pour tout le monde.
Si vous traversez une période difficile, parlez-en à une personne de confiance ou à votre médecin. En Suisse, La Main Tendue répond jour et nuit au 143.
Sources : Pro Infirmis – Rendez-vous à la Mad Pride 2026 à Berne ; World Federation for Mental Health – World Mental Health Day 2026 ; La Télé / ATS – AI : les maladies psychiques restent la première cause d’invalidité ; blue News – Le surmenage invisible de toute une génération ; Réseau Santé Psychique Suisse – 74 % des Suisses… ; Coraasp / ComPASM – Les enjeux de l’intégration des pairs-aidants professionnels en santé mentale en Suisse
— Djamel Bourbala


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