
Cette semaine, Genève et Vaud consacrent leurs campagnes de santé mentale à l’estime de soi et à l’image du corps. C’est une excellente idée. Mais je voudrais qu’on n’oublie personne en route : pour beaucoup de personnes en situation de handicap, la question « suis-je assez bien ? » se pose chaque jour, sous le regard des autres.
Par Djamel Bourbala
Une semaine pour parler de soi, sans tabou
Du 5 au 11 octobre, le canton de Genève organise sa Semaine de la santé mentale. Le thème choisi cette année : l’estime de soi et l’image du corps. Pharmacies, écoles, services de soins à domicile, associations : beaucoup d’acteurs se mobilisent. Le canton rappelle au passage une réalité que l’on oublie trop vite : en Suisse, environ une personne sur deux connaîtra un trouble psychique au cours de sa vie.
Dans le canton de Vaud, le Mois de la santé mentale court du 10 septembre au 10 octobre, Journée mondiale de la santé mentale, sous un slogan que j’aime beaucoup : « Oser être soi ». Le canton y explique qu’une faible estime de soi rend plus vulnérable au mal-être, et qu’une estime de soi solide aide à traverser les difficultés. Surtout, il rappelle qu’elle peut se renforcer, avec l’entourage ou avec un professionnel.
Je salue ces deux initiatives. Elles parlent de ce qui se passe à l’intérieur de nous, là où les statistiques ont du mal à entrer. Et elles ouvrent une porte que je veux pousser un peu plus loin.
Des jeunes sous pression devant leur écran
Les chiffres sur les jeunes donnent raison aux cantons. Selon l’enquête HBSC 2022 présentée par Addiction Suisse, environ la moitié des 11-15 ans ne sont pas satisfaits de leur poids, et l’image du corps s’est dégradée depuis 2018, surtout chez les filles. À 14-15 ans, seule une fille sur cinq se dit satisfaite de son apparence.
Le rapport JAMESfocus publié fin 2025 par la ZHAW va dans le même sens : 94 % des 12-19 ans utilisent au moins un réseau social. Plus un jeune intériorise l’idéal de minceur et ressent la pression des réseaux, plus son estime de soi tend à être basse. Les auteurs restent prudents : il s’agit de liens, pas forcément de causes. Mais le message est clair : les images que l’on voit chaque jour pèsent sur la manière dont on se voit.
Maintenant, posons une question simple : sur ces écrans, combien de corps en fauteuil, combien de prothèses, combien de visages marqués par une maladie, combien de personnes qui parlent avec leurs mains ? Très peu. Quand on ne se voit jamais nulle part, on finit par se demander si l’on a sa place quelque part.
Le handicap, un miroir déformant tendu par la société
Je l’entends souvent dans mon engagement associatif et politique : vivre avec un handicap, c’est être regardé. Parfois avec curiosité, parfois avec pitié, parfois avec gêne. Ce regard, répété des centaines de fois, finit par s’installer à l’intérieur. On commence à se voir comme « celui qui pose problème », « celle qui ralentit », « celui qu’il faut aider ».
Les données de l’Office fédéral de la statistique le traduisent à leur manière. En 2020, les personnes handicapées évaluaient leur satisfaction de vie à 7,2 sur 10, contre 8,2 pour le reste de la population. Chez les personnes fortement limitées, cette note descendait à 5,8. La satisfaction concernant la santé était à 6,2, contre 8,7. Ces chiffres ne mesurent pas directement l’estime de soi, mais ils montrent un écart réel de bien-être, qui se creuse avec la sévérité du handicap.
Il faut le dire clairement : le handicap n’est pas la cause de ce mal-être. Ce sont souvent les obstacles, les remarques, l’exclusion et l’invisibilité qui l’alimentent. L’estime de soi n’est pas seulement une affaire personnelle. Elle se construit aussi dans les marches qu’on ne peut pas monter, dans l’entretien d’embauche qui se termine trop vite, dans la publicité où l’on n’apparaît jamais.
Ce que nous pouvons faire, concrètement
Je ne crois pas aux grandes phrases. Je crois aux gestes. Voici quelques pistes que je souhaite voir se développer.
- Inclure le handicap dans les campagnes de santé mentale. Les programmes sur l’estime de soi et l’image du corps devraient montrer aussi des corps différents, et être pensés avec les personnes concernées : langage simple, sous-titres, langue des signes, lieux accessibles.
- Former à l’éducation aux médias dès l’école, en y intégrant la diversité des corps. Apprendre à décoder un filtre, c’est bien. Apprendre qu’un corps en fauteuil est un corps comme un autre, c’est encore mieux.
- Rendre visibles les personnes handicapées dans la communication publique, les médias et la publicité, non pas comme des héros ou des victimes, mais comme des citoyennes et des citoyens ordinaires.
- Soutenir l’entraide entre pairs. Rencontrer quelqu’un qui vit la même situation et qui s’en sort, cela redonne souvent plus confiance que n’importe quel discours.
- Garantir un accès réel aux soins psychiques pour les personnes handicapées : cabinets accessibles, professionnels formés, temps de consultation adapté.
Et si vous traversez une période difficile, je vous encourage à en parler : à un proche, à votre médecin, ou à La Main Tendue au 143 (le 147 pour les jeunes). Demander de l’aide n’est pas un aveu de faiblesse, c’est un acte de courage.
Ma conclusion
« Oser être soi » : le slogan vaudois est juste. Mais pour oser être soi, il faut que la société nous laisse de la place pour l’être. L’estime de soi ne se décrète pas, elle se nourrit de respect, de reconnaissance et de participation. Samedi, pour la Journée mondiale de la santé mentale, j’aimerais que l’on se pose une question collective : qu’est-ce que notre regard dit aux autres sur leur valeur ?
Une société inclusive, c’est une société dans laquelle chacun peut se regarder dans le miroir sans y voir d’abord ce qui lui manque. Nous avons tous un rôle à jouer pour qu’elle devienne réalité.
Sources : État de Genève – Semaine de la santé mentale 2026 ; État de Vaud – Mois de la santé mentale 2026 ; Addiction Suisse – Statut pondéral et image corporelle des jeunes (HBSC 2022) ; ZHAW – JAMESfocus 2025, Réseaux sociaux et idéaux de beauté ; OFS – Égalité pour les personnes handicapées en 2020.
— Djamel Bourbala


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