Glaciers : 20 % de glace perdue en cinq ans, et une question de solidarité

Langue glaciaire grise en retrait dans une vallée alpine, laissant derrière elle de vastes étendues de roche nue et un torrent de fonte laiteux.
Langue glaciaire grise en retrait dans une vallée alpine, laissant derrière elle de vastes étendues de roche nue et un torrent de fonte laiteux.
Un glacier alpin en recul laisse place à la roche nue. (Image d’illustration générée par IA)

En 2026, les glaciers suisses ont perdu 5,5 % de leur volume. En cinq ans, près d’un cinquième de la glace a disparu. Derrière ces chiffres, il n’y a pas seulement un paysage qui change : il y a une question de solidarité. Car la facture du climat n’arrive pas chez tout le monde en même temps, ni avec la même force.

Par Djamel Bourbala

Un bilan qui devrait nous arrêter net

Le 1er octobre, le réseau suisse de mesure des glaciers GLAMOS et l’Académie suisse des sciences ont publié leur bilan annuel. Il est sans appel : 5,5 % du volume de glace perdu en une seule année, la deuxième pire perte jamais mesurée après 2022. Sur les cinq dernières années, la Suisse a perdu près de 20 % de sa glace, un rythme plus de deux fois supérieur à toute autre période de cinq ans. Entre 2016 et 2026, c’est 27 % du volume qui a disparu.

Les causes sont connues : un hiver pauvre en neige, puis un été record. Selon les chiffres relayés après la publication, l’été 2026 a dépassé de 3,4 °C la moyenne de référence 1991-2020, battant le record de 2003 depuis le début des mesures en 1864. Les scientifiques le disent clairement : dans de telles conditions, les glaciers alpins n’ont aucune chance de survivre à long terme.

Ce qui m’a le plus touché, c’est le témoignage du glaciologue Matthias Huss. Il confie que cela lui « fait mal » de voir disparaître des glaciers qu’il mesure depuis des années. Et il rappelle une réalité dure : nos glaciers sont trop grands pour le climat actuel. Même si le réchauffement s’arrêtait demain, ils continueraient de fondre pendant des décennies.

Un été qui a montré qui paie en premier

On pourrait regarder ce bilan comme une affaire de montagnards et de scientifiques. Ce serait une erreur. L’été 2026 nous a montré, très concrètement, que le climat touche notre vie quotidienne, et qu’il ne touche pas tout le monde de la même manière.

Selon l’Office fédéral de l’environnement, près de 40 % des stations de mesure des débits ont enregistré des records de basses eaux entre juin et août. Près de 60 % des stations ont relevé des températures de l’eau record. Des lacs comme ceux de Zurich, de Constance ou de Walenstadt sont descendus sous leurs niveaux les plus bas jamais observés pour la saison. Eau potable, agriculture, énergie, nature : tous les usages se sont retrouvés en concurrence.

Du côté de la santé et du travail, l’Union des villes suisses a publié une étude sur l’été caniculaire : environ 2,1 milliards de francs de pertes de productivité, et 640 décès de plus que ce que les statistiques prévoyaient entre juin et août. Derrière ce chiffre, il y a surtout des personnes âgées, des personnes malades, des personnes isolées. Celles et ceux qui ont le moins de marge pour s’adapter.

C’est cela, pour moi, le cœur du sujet. Le climat agit comme un révélateur. Il frappe d’abord là où les fragilités existent déjà : un logement mal isolé, une mobilité réduite, une santé fragile, un budget serré, une solitude. Quand je parle d’inclusion, je parle aussi de cela.

La montagne, première ligne d’un changement qui nous concerne tous

En mai 2025, une partie du glacier du Birch s’est effondrée sur le village valaisan de Blatten. Un an plus tard, les habitants sont encore en train de reconstruire leur vie. Ce drame a rappelé que le recul des glaciers n’est pas seulement esthétique : il déstabilise les pentes, modifie les cours d’eau et bouleverse des communautés entières.

Les populations de montagne vivent en première ligne. Mais la plaine dépend aussi de cette eau qui descend des sommets. Les glaciers jouent le rôle de réservoirs naturels pendant les étés secs. Moins de glace, c’est moins de réserve pour les mois les plus chauds. Ce qui se joue là-haut finira par se jouer dans nos villes, nos champs et nos robinets.

Adapter la Suisse sans laisser personne au bord du chemin

La Suisse a fait des choix importants. En juin 2023, le peuple a accepté à 59,1 % la loi sur le climat, qui fixe l’objectif de zéro émission nette d’ici 2050. La Confédération prépare aussi une stratégie nationale de gestion de l’eau, attendue pour fin 2027. Ce sont de bonnes nouvelles. Mais une stratégie n’a de valeur que si elle est construite avec les personnes qui vivront ses conséquences.

Je plaide pour trois principes simples. D’abord, l’équité : quand l’eau devient rare ou que la chaleur s’installe, les besoins vitaux passent avant le reste, et les personnes les plus exposées doivent être identifiées à l’avance, pas découvertes pendant la crise. Ensuite, la participation : les communes de montagne, les personnes âgées, les personnes en situation de handicap, les jeunes qui hériteront de nos décisions doivent avoir une vraie place autour de la table. Enfin, la cohérence : réduire nos émissions et nous adapter ne s’opposent pas. Il faut faire les deux, en même temps.

Il y a aussi une dimension humaine qu’on oublie souvent. Voir disparaître un glacier qu’on connaît depuis l’enfance, c’est perdre un repère. Je ne crois pas qu’il faille cacher cette émotion. Je crois qu’il faut la partager et la transformer en engagement collectif, plutôt que de la laisser se changer en résignation.

Ma conclusion

Nous ne sauverons pas tous nos glaciers. Les scientifiques sont honnêtes sur ce point, et nous devons l’être aussi. Mais nous pouvons encore décider de la manière dont notre société traverse ces changements. Soit chacun se débrouille, et ce sont toujours les mêmes qui paient le prix fort. Soit nous faisons de l’adaptation au climat un projet de solidarité, où l’on pense d’abord à celles et ceux qui ont le moins de marge.

Pour moi, le choix est clair. La glace qui fond nous rappelle que rien n’est acquis. Faisons en sorte que notre cohésion, elle, ne fonde pas. Comme le dit Matthias Huss, nous n’avons pas de deuxième planète. Nous n’avons pas non plus de deuxième société : celle-ci, nous devons la construire ensemble, sans oublier personne.

Sources : RTBF, 1er octobre 2026 ; LaPresse, 1er octobre 2026 ; watson, entretien avec Matthias Huss ; OFEV, Été 2026 : sécheresse ; Union des villes suisses, 20 septembre 2026 ; Reuters/US News, Blatten un an après ; swissinfo, loi sur le climat.

— Djamel Bourbala


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