Grandir à côté de la maladie psychique d’un parent : les enfants qu’on ne voit pas

Un enfant vu de dos, cartable sur le dos, pose un verre d’eau et une tartine sur un plateau devant une porte de chambre fermée, dans une cuisine baignée de lumière matinale.
Un enfant vu de dos, cartable sur le dos, pose un verre d’eau et une tartine sur un plateau devant une porte de chambre fermée, dans une cuisine baignée de lumière matinale.
Avant l’école, certains enfants veillent déjà sur un parent qui va mal. (Image d’illustration générée par IA)

En Suisse, environ 300 000 enfants et adolescents vivent avec un parent qui souffre d’un trouble psychique. Beaucoup portent ce poids en silence, souvent en assumant des responsabilités d’adulte. À quelques jours de la Journée mondiale de la santé mentale, je veux parler de ces enfants que l’on ne voit pas.

Par Djamel Bourbala

Des enfants qui tiennent la maison debout

Quand on parle de santé mentale, on pense d’abord à la personne malade. C’est normal. Mais autour d’elle, il y a souvent une famille entière qui s’adapte, qui compense et qui se tait. Et parmi ces proches, il y a des enfants.

Un enfant qui prépare le petit-déjeuner parce que sa mère n’arrive pas à se lever. Un adolescent qui s’occupe de son petit frère, qui rappelle un rendez-vous médical, qui surveille l’humeur de son père avant de rentrer à la maison. De l’extérieur, rien ne se voit. À l’école, il sourit. Il fait ses devoirs, parfois très bien. Mais à l’intérieur, il porte une inquiétude permanente et un secret qu’il n’ose pas partager.

Ces enfants existent partout en Suisse, dans toutes les classes sociales et dans tous les cantons. Ce ne sont pas des cas isolés.

Les chiffres d’une réalité longtemps ignorée

Selon pädiatrie schweiz, la société suisse de pédiatrie, environ 300 000 enfants et adolescents de moins de 18 ans sont concernés par la maladie psychique d’un parent. Ce n’est pas sans conséquence : la probabilité qu’ils développent eux-mêmes un trouble psychique est de trois à sept fois plus élevée que chez les autres enfants. Il ne s’agit pas d’une fatalité, mais d’un risque réel, que l’on peut réduire si l’on agit tôt.

En mars 2026, une enquête menée par l’association Stand by You Suisse avec l’institut de recherche Sotomo a apporté un éclairage inédit. Selon cette première enquête représentative nationale sur le sujet, une personne sur quatre en Suisse a grandi avec un membre de sa famille atteint d’une maladie psychique, soit environ 1,9 million de personnes. Plus de la moitié d’entre elles disent ne pas avoir reçu, durant leur enfance ou leur adolescence, le soutien dont elles auraient eu besoin.

L’enquête montre aussi que les filles ont plus souvent assumé des responsabilités qui dépassaient leur âge, et que les familles monoparentales étaient particulièrement exposées. Ces chiffres nous disent une chose simple : ce que vivent ces enfants n’est pas une affaire privée. C’est une question de santé publique.

Le pouvoir immense de la parole

Le résultat qui m’a le plus frappé concerne la communication. Parmi les personnes qui pouvaient parler ouvertement des difficultés au sein de leur famille, 80 % se sont senties, avec le recul, suffisamment soutenues. À l’inverse, sans ce dialogue, près de neuf sur dix se sont senties insuffisamment soutenues.

C’est un message d’espoir. Il ne faut pas toujours des moyens énormes pour changer la vie d’un enfant. Il faut d’abord lui expliquer, avec des mots adaptés à son âge, ce qui se passe. Lui dire que ce n’est pas de sa faute. Lui dire qu’il a le droit d’être triste, en colère, ou simplement d’être un enfant. Le silence, lui, laisse l’enfant seul avec ses peurs et ses hypothèses, souvent bien plus lourdes que la réalité.

Les pédiatres recommandent d’ailleurs d’impliquer activement les enfants et les parents dans les décisions, et de faire travailler ensemble les professionnels de la psychiatrie adulte, de la pédiatrie, de l’école et du social. Quand un parent est hospitalisé, la question « qui s’occupe des enfants, et qui leur parle ? » devrait être posée systématiquement.

Des aides existent, mais elles restent trop peu connues

En Suisse romande, des structures font un travail remarquable. As’trame accompagne les enfants et les familles confrontés à une rupture de lien, notamment liée à la maladie psychique. À Genève, Biceps, soutenu par la Fondation BCAS, propose depuis 2001 des groupes pour les enfants dont un parent souffre psychiquement. Le programme ZigZag Plus est présent dans plusieurs cantons romands, et l’Institut Kinderseele Schweiz (iks) offre une plateforme d’information pour les familles et les professionnels.

Le problème, c’est que trop de familles ne les connaissent pas, et que trop de professionnels ne pensent pas à orienter les enfants vers elles. Une étude plus large de Sotomo et Stand by You, publiée en 2024, montrait déjà que plus de la moitié des proches de personnes atteintes de troubles psychiques jugent les offres de soutien spécialisées insuffisantes. Si les adultes peinent à trouver de l’aide, imaginez la situation d’un enfant de dix ans.

Ce que nous pouvons faire, ensemble

Je crois à des réponses concrètes, à la portée de tous les niveaux de décision.

À l’école, d’abord. Les enseignantes et enseignants sont souvent les premiers à remarquer qu’un élève est fatigué, absent ou trop parfait. Les former à repérer ces situations, sans stigmatiser, et à savoir vers qui orienter, serait un pas considérable.

Dans les hôpitaux et les cabinets, ensuite. Quand un adulte est suivi pour un trouble psychique, demander s’il a des enfants et comment ils vont devrait faire partie de la prise en charge. Ce n’est pas une intrusion. C’est de la prévention.

Dans la loi, enfin. Christian Pfister, coprésident de Stand by You Suisse, plaide pour une reconnaissance et une protection juridique des enfants et des jeunes qui assument un rôle d’aidant, au niveau cantonal comme fédéral. Je partage cet objectif. Nous avons avancé ces dernières années sur la reconnaissance des proches aidants adultes. Les plus jeunes d’entre eux ne doivent pas rester en dehors de ce mouvement.

Et puis il y a nous tous. Un voisin, un entraîneur de football, une grand-mère, un parent d’élève. Parfois, un adulte de confiance qui écoute sans juger suffit à alléger un fardeau.

Ma conclusion

Le 10 octobre, on parlera beaucoup de santé mentale, et c’est une très bonne chose. Je souhaite que, cette année, on n’oublie pas les enfants qui vivent à côté de la maladie, sans être malades eux-mêmes. Ils ne demandent pas qu’on les plaigne. Ils demandent qu’on les voie, qu’on leur parle et qu’on leur permette de rester des enfants.

Soutenir ces jeunes, c’est aussi protéger leur propre santé psychique de demain. C’est, à mes yeux, l’un des investissements les plus humains et les plus intelligents qu’une société puisse faire. L’inclusion commence là : quand personne, même le plus petit, ne reste seul avec ce qu’il porte.

Si vous êtes parent et que vous traversez une période difficile, demander de l’aide n’est pas un aveu d’échec. C’est souvent le premier geste qui protège aussi vos enfants.

Sources : pädiatrie schweiz, « Enfants et adolescents de parents souffrant de troubles psychiques » ; swissinfo.ch, « Manque de soutien pour les jeunes proches aidants », 18 mars 2026 ; Sotomo, « Enquête Stand by You »

— Djamel Bourbala


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