L’école inclusive ouvrir la porte ne suffit pas


Tous les enfants devraient pouvoir entrer à l’école avec la même certitude : celle d’y avoir leur place.
Cette idée paraît évidente. Pourtant, pour de nombreux enfants en situation de handicap, le parcours scolaire reste encore marqué par des obstacles que les autres élèves n’ont jamais à affronter.
Une marche à l’entrée d’un bâtiment.
Une salle inaccessible.
Un document impossible à lire.
Une activité à laquelle l’enfant ne peut pas participer.
Un enseignant qui manque de moyens pour adapter son cours.
Ou parfois quelque chose de beaucoup plus difficile à identifier : un regard qui considère d’abord le handicap avant de voir l’élève.
Nous avons beaucoup progressé dans notre manière de parler d’inclusion.
Mais ouvrir les portes d’une école ne suffit pas à rendre l’école inclusive.
Il faut encore pouvoir y entrer, y apprendre, y participer, y avoir des amis, y réussir et y construire son avenir.
Être présent n’est pas être inclus
C’est probablement la distinction la plus importante.
Un enfant peut être physiquement présent dans une classe tout en restant exclu de ce qui s’y passe.
Si les autres élèves participent à une activité sportive mais qu’aucune adaptation n’est prévue pour lui, est-il réellement inclus ?
Si les documents pédagogiques ne sont pas accessibles à un élève malvoyant, est-il réellement inclus ?
Si un enfant sourd assiste au cours sans pouvoir suivre correctement les échanges, est-il réellement inclus ?
Si un élève utilisant un fauteuil roulant peut entrer dans le bâtiment mais pas accéder à certaines salles, est-il réellement inclus ?
La réponse est évidente.
L’inclusion ne consiste pas à placer une personne dans un environnement qui n’a pas été pensé pour elle et à lui demander ensuite de s’adapter seule.
Elle consiste à construire un environnement capable d’accueillir la diversité humaine.
Le handicap n’est pas toujours là où nous le cherchons
Pendant longtemps, nous avons considéré le handicap principalement comme une caractéristique individuelle.
La personne ne marche pas.
Elle ne voit pas.
Elle n’entend pas.
Elle apprend différemment.
Cette vision conduit naturellement à penser que le problème se trouve dans la personne.
Mais regardons la situation autrement.
Une personne utilisant un fauteuil roulant arrive devant un escalier.
Où se trouve exactement le problème ?
Dans le fauteuil ?
Ou dans l’absence d’une solution accessible ?
Un élève malvoyant reçoit un document qu’il ne peut pas consulter.
Le problème vient-il de sa vue ?
Ou du fait que personne n’a prévu un format accessible ?
Ce changement de perspective est essentiel.
Le handicap naît souvent de la rencontre entre une personne et un environnement qui n’a pas suffisamment anticipé ses besoins.
Modifier l’environnement peut donc transformer profondément la situation.
Une rampe ne fait pas disparaître le handicap.
Mais elle fait disparaître un obstacle.
Et parfois, supprimer l’obstacle change davantage la vie que vouloir changer la personne.
L’accessibilité commence avant la salle de classe
Lorsqu’on parle d’école inclusive, on pense immédiatement aux bâtiments.
C’est indispensable.
Entrées accessibles, ascenseurs, toilettes adaptées, circulation suffisante : rien de tout cela n’est secondaire.
Un établissement scolaire inaccessible physiquement exclut avant même que le cours commence.
Mais l’accessibilité va beaucoup plus loin.
Elle concerne les manuels.
Les plateformes numériques.
Les examens.
La communication.
Les sorties scolaires.
Les activités culturelles.
Les voyages d’étude.
Le sport.
La cantine.
Les moments de récréation.
Autrement dit, toute la vie scolaire.
Un élève ne vient pas à l’école uniquement pour recevoir un enseignement.
Il vient aussi pour grandir parmi les autres.
C’est pourquoi l’inclusion ne peut pas s’arrêter au bureau de la classe.
Adapter n’est pas favoriser
Une idée persiste parfois : accorder un aménagement à un élève en situation de handicap lui donnerait un avantage.
C’est confondre égalité et uniformité.
Donner exactement la même chose à tout le monde paraît égalitaire.
Mais si les situations de départ sont différentes, le résultat peut être profondément injuste.
Un élève ayant besoin de davantage de temps pour un examen ne reçoit pas nécessairement un privilège.
Un support adapté à une personne malvoyante n’est pas un cadeau.
Une assistance permettant à un enfant de participer à une activité ne lui offre pas un avantage sur les autres.
Ces mesures cherchent simplement à permettre à chacun de démontrer ses compétences dans des conditions équitables.
L’égalité consiste à donner les mêmes droits. L’équité consiste à rendre réellement possible leur exercice.
Cette différence devrait être comprise dès l’école.
Les enseignants ne peuvent pas tout porter seuls
Demander une école inclusive sans donner aux enseignants les moyens de la construire serait profondément injuste.
Un enseignant peut avoir toute la bonne volonté du monde.
S’il doit gérer une classe nombreuse, répondre à plusieurs besoins spécifiques, préparer des adaptations pédagogiques et accomplir de nombreuses tâches administratives sans soutien suffisant, l’inclusion risque de devenir un objectif théorique plutôt qu’une réalité.
Il faut donc former.
Accompagner.
Mettre à disposition des professionnels spécialisés lorsque cela est nécessaire.
Partager les outils.
Donner du temps.
L’inclusion ne peut pas reposer uniquement sur le dévouement individuel d’un enseignant particulièrement engagé.
Elle doit devenir une organisation collective.
Sinon, sa qualité dépendra de la chance de tomber sur la bonne personne.
Un droit ne devrait jamais dépendre de la chance.
L’inclusion profite aussi aux autres élèves
C’est peut-être l’aspect le moins compris.
L’école inclusive n’est pas seulement bénéfique aux enfants en situation de handicap.
Elle apprend à tous les élèves quelque chose de fondamental : la société n’est pas composée de personnes identiques.
Certains marchent.
D’autres roulent.
Certains voient.
D’autres perçoivent le monde autrement.
Certains apprennent rapidement certaines choses et ont davantage besoin de temps pour d’autres.
Grandir dans cette diversité permet de comprendre très tôt que la différence n’est ni étrange ni menaçante.
Elle fait simplement partie de la vie humaine.
Un enfant qui a partagé sa classe pendant plusieurs années avec un camarade en situation de handicap ne découvrira probablement pas le handicap à l’âge adulte comme une réalité inconnue.
Il aura déjà appris à vivre avec la différence.
Et cette expérience peut changer profondément les comportements futurs.
L’école ne prépare donc pas uniquement des élèves.
Elle prépare la société.
Écouter ceux qui vivent les obstacles
Il existe enfin une règle extrêmement simple qui pourrait améliorer beaucoup de politiques d’inclusion :
demander aux personnes concernées.
On construit parfois des dispositifs pour les personnes en situation de handicap sans suffisamment les associer aux décisions.
Pourtant, celui qui utilise quotidiennement un équipement, un bâtiment ou un service repère souvent immédiatement des problèmes qu’un concepteur n’avait pas anticipés.
Cette expérience n’est pas secondaire.
C’est une expertise.
Dans une école, écouter l’élève, sa famille et les professionnels qui l’accompagnent permet souvent d’identifier des solutions beaucoup plus pertinentes.
L’inclusion ne devrait pas être quelque chose que l’on fait pour quelqu’un.
Elle devrait être quelque chose que l’on construit avec lui.
Cette nuance change tout.
Une école accessible aujourd’hui prépare une société accessible demain
Ce qui se passe à l’école ne reste jamais entièrement à l’école.
L’enfant qui apprend que son camarade en situation de handicap possède les mêmes droits que lui deviendra peut-être demain architecte, employeur, médecin, enseignant, commerçant, ingénieur ou responsable politique.
Les réflexes acquis pendant l’enfance l’accompagneront.
Une société inclusive ne commence donc pas lorsque l’adulte en situation de handicap cherche un emploi ou veut accéder à un bâtiment public.
Elle commence bien avant.
Dans la cour de récréation.
Dans la salle de classe.
Dans la manière dont les enfants apprennent à se regarder.
Conclusion
Une école ne devient pas inclusive simplement parce qu’elle accepte l’inscription d’un enfant en situation de handicap.
Elle le devient lorsque cet enfant peut réellement apprendre, participer, progresser et appartenir à la communauté scolaire.
Cela exige des bâtiments accessibles, des outils adaptés, des enseignants soutenus et une organisation capable de reconnaître que les élèves n’ont pas tous les mêmes besoins.
Mais cela exige surtout un changement de regard.
La question ne devrait plus être :
« Cet enfant peut-il s’adapter à notre école ? »
Elle devrait devenir :
« Que devons-nous améliorer pour que notre école puisse accueillir tous les enfants ? »
Parce qu’au fond, l’inclusion ne consiste pas à faire une place à quelqu’un dans un système conçu sans lui.
Elle consiste à construire dès le départ un système dans lequel personne n’a besoin de demander la permission d’avoir sa place.
« L’école inclusive ne demande pas à l’enfant de devenir comme les autres. Elle apprend à la société à faire une place réelle à chacun. »


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