
Avec novembre reviennent le stratus, les premiers feux de cheminée et le smog d’hiver. En Suisse, la pollution de l’air cause encore environ 2 000 décès prématurés par an, et le chauffage au bois produit plus de 30 % des particules les plus fines. Pour les personnes qui vivent avec une maladie respiratoire ou cardiaque, chaque épisode d’inversion thermique se paie en souffle. Je plaide pour que la protection de l’air devienne, elle aussi, une politique d’inclusion.
Par Djamel Bourbala
Un plaisir pour les uns, une gêne pour les autres
J’aime, comme beaucoup, l’odeur d’un feu de bois quand les jours raccourcissent. Elle évoque la chaleur, la famille, les soirées partagées. Mais depuis que je m’intéresse de près à la santé des personnes en situation de handicap et des malades chroniques, je regarde aussi ce qui sort des cheminées. Car ce qui est un moment de confort derrière une fenêtre devient, quelques mètres plus loin, l’air que d’autres respirent.
Les chiffres de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) sont clairs. En 2023, la combustion du bois a causé 15 % des émissions de PM10 en Suisse et plus de 30 % des émissions de PM2,5, ces particules si fines qu’elles pénètrent profondément dans les poumons. Les cheminées de salon, poêles suédois et fourneaux en sont responsables pour environ la moitié, alors qu’ils ne brûlent qu’un sixième du bois. Autrement dit, le petit feu d’agrément pèse bien plus lourd que sa taille.
Le smog d’hiver, un risque concentré sur les plus fragiles
L’air suisse s’est nettement amélioré depuis les années 1980, et c’est une bonne nouvelle qu’il faut saluer. Mais l’OFEV le rappelle dans sa page mise à jour en juin 2026 : lors des situations d’inversion, les valeurs limites de particules fines peuvent encore être dépassées. Entre novembre et mars, une couche d’air froid peut maintenir les polluants au ras du sol, au fond des vallées comme sur le Plateau.
Selon l’OFEV, la pollution atmosphérique provoque chaque année environ 2 000 décès prématurés et plus d’un milliard de coûts de santé qui ne sont pas supportés par ceux qui les causent. Elle favorise aussi des milliers de cas de bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO), de maladies cardiaques, de diabète ou de démence. Les personnes déjà malades voient leurs périodes de rémission raccourcir.
Derrière ces moyennes, il y a des visages. Environ 400 000 personnes vivent avec une BPCO en Suisse, selon l’Office fédéral de la santé publique. Il faut y ajouter les enfants et adultes asthmatiques, les personnes avec une maladie neuromusculaire dont la respiration est déjà limitée, celles qui vivent avec une oxygénothérapie, les personnes âgées dont le cœur fatigue. Pour elles, un épisode de smog n’est pas un inconfort : c’est parfois une semaine enfermée chez soi, une crise, une consultation d’urgence.
Rester à l’intérieur : un conseil qui isole
Les recommandations officielles aux personnes sensibles sont raisonnables : éviter les efforts intenses en plein air les jours de forte pollution, éviter la fumée, surveiller ses symptômes. Mais je veux dire ce qu’elles signifient concrètement. Quand on vit déjà avec un handicap, sortir demande souvent plus d’organisation que pour les autres. Si l’air extérieur devient lui aussi un obstacle, la promenade quotidienne, la visite à un ami ou la séance de sport adapté disparaissent. L’hiver, saison de la solitude pour beaucoup, devient alors un hiver à huis clos.
C’est pourquoi je refuse de faire reposer la protection uniquement sur les épaules des personnes vulnérables. Leur demander de se cacher pendant que la source du problème continue de fumer, ce n’est pas de la prévention, c’est un renoncement.
Le bois reste utile au climat, à condition de bien brûler
Je ne plaide pas contre le bois. C’est une énergie renouvelable et locale, utile pour sortir du mazout et du gaz. Mais une transition climatique qui abîme les poumons des plus fragiles serait une transition incomplète. Les solutions existent et elles sont souvent simples. L’OFEV recommande d’allumer le feu par le haut, la méthode qui émet le moins, de ne brûler que du bois naturel, sec et non traité, jamais de déchets, de carton ou d’emballages, et de faire contrôler par un ramoneur les appareils restés longtemps inutilisés. Il conseille aussi d’éviter ou de limiter fortement les feux d’agrément lors des inversions. Les filtres à particules, eux, peuvent retenir jusqu’à 95 % des poussières fines.
Des valeurs limites à mettre à jour
Il y a aussi un enjeu politique. En 2021, l’Organisation mondiale de la santé a abaissé ses lignes directrices sur la qualité de l’air. En 2023, la Commission fédérale de l’hygiène de l’air a recommandé à l’unanimité d’en tenir compte : passer la valeur limite annuelle des PM2,5 de 10 à 5 microgrammes par mètre cube, et créer une valeur journalière de 15. Elle souligne que des effets sur la santé sont observés en dessous de la limite actuelle.
Interpellé au Conseil national, le Conseil fédéral reconnaît qu’une amélioration reste nécessaire pour protéger la santé. Il indique que le Département de l’environnement examine ces recommandations et qu’une éventuelle révision de l’ordonnance sur la protection de l’air pourrait être mise en consultation en 2027. C’est un premier pas, mais sans calendrier ferme pour l’adoption de nouvelles valeurs.
Mes propositions
- Tenir le calendrier de 2027 et associer les organisations de patients et de personnes handicapées à la consultation sur les nouvelles valeurs limites.
- Des alertes smog accessibles : par SMS, en langage simple, en langue des signes et compatibles avec les lecteurs d’écran, envoyées aussi aux proches aidants et aux services d’aide à domicile.
- Un soutien ciblé au remplacement des vieux poêles et à la pose de filtres, en priorité pour les ménages modestes, qui n’ont souvent pas les moyens d’investir.
- Des lieux intérieurs ouverts et accessibles les jours de pic, pour que les personnes sensibles puissent continuer à bouger et à rencontrer d’autres personnes.
- Une information de voisinage bienveillante : apprendre à bien allumer son feu, c’est déjà prendre soin de la personne qui habite à côté.
Si vous vivez avec une maladie respiratoire ou cardiaque et que vos symptômes changent en période de pollution, parlez-en à votre médecin, et ne modifiez jamais votre traitement sans son avis.
Ma conclusion
L’air est le bien commun par excellence : personne ne peut choisir de ne pas le respirer. Protéger sa qualité, c’est protéger d’abord celles et ceux qui n’ont pas de marge, dont le souffle est déjà compté. Le climat, la santé et l’inclusion se rejoignent ici dans un geste très concret : un feu bien allumé, un poêle bien entretenu, une règle mise à jour. Cet hiver, je nous invite à penser à nos voisins avant de craquer l’allumette. Une société inclusive, c’est aussi une société où chacun peut respirer.
Sources : OFEV, Chauffer au bois, mais correctement (déc. 2025) ; OFEV, Effets de la pollution atmosphérique sur la santé ; OFEV, Pollution de l’air (juin 2026) ; CFHA, Les nouvelles lignes directrices OMS relatives à la qualité de l’air (2023) ; Parlement, interpellation 25.3133 et réponse du Conseil fédéral ; OFSP, Affections respiratoires chroniques ; État de Genève, Smog hivernal.
— Djamel Bourbala


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