
Il y a soixante-cinq ans jour pour jour, le mardi 17 octobre 1961, Paris a noyé une partie de ses habitants. Des hommes, des femmes, des adolescents, venus dire pacifiquement qu’ils refusaient d’être traités en suspects, ont été frappés, raflés par milliers, abattus, jetés dans la Seine. Beaucoup de familles n’ont jamais retrouvé leurs morts. Ce texte leur est dédié.
Un couvre-feu pour une seule population
Nous sommes en pleine guerre d’Algérie. Le 5 octobre 1961, le préfet de police de Paris, Maurice Papon, impose un couvre-feu aux seuls « Français musulmans d’Algérie » : interdiction de circuler le soir, cafés fermés tôt, contrôles au faciès. Une mesure qui ne vise personne d’autre qu’eux, en raison de leur origine.
Pour protester, la Fédération de France du FLN appelle à une manifestation dans les rues de la capitale le soir du 17 octobre. La consigne est stricte : aucune arme, pas même un canif, et venir avec ses habits du dimanche. Il s’agit de montrer, dignement, que l’on existe.
La nuit où la police a frappé
Ils sont plus de vingt mille, peut-être trente mille, à quitter les bidonvilles de Nanterre, d’Argenteuil, d’Aubervilliers et les chambres d’hôtels meublés pour rejoindre les Grands Boulevards, l’Opéra, l’Étoile, le Quartier latin. Des ouvriers pour la plupart, avec parfois leurs femmes et leurs enfants.
La réponse des forces de l’ordre est d’une violence inouïe. Coups de matraque, crosses de fusil, tirs. Sur les ponts de Neuilly, de Saint-Michel, d’Argenteuil et ailleurs, des manifestants sont précipités dans la Seine, certains déjà blessés, d’autres inconscients. Près de 12 000 personnes sont arrêtées et entassées au Palais des sports, au stade Pierre-de-Coubertin et au centre de Vincennes, où les violences continuent pendant des jours.
Dans les semaines qui suivent, des corps sont repêchés dans la Seine et dans les canaux. Parmi eux, celui de Fatima Bedar, une collégienne de 15 ans, retrouvée dans le canal Saint-Denis. Son nom est devenu l’un des visages de cette nuit.
Combien de morts ? Une question longtemps étouffée
Le bilan officiel de l’époque parle de deux ou trois morts. Le chiffre exact ne sera sans doute jamais connu, car tout a été fait pour qu’on ne le connaisse pas : archives fermées, enquêtes bloquées, presse saisie. Les historiens évoquent aujourd’hui plusieurs dizaines de victimes au minimum, et certains travaux, comme ceux de Jean-Luc Einaudi, avancent un nombre bien plus élevé, jusqu’à environ deux cents morts.
Pendant des décennies, le 17 octobre 1961 a été recouvert par le silence. Ce sont les familles, les survivants, des militants, des historiens et des journalistes obstinés qui ont refusé l’oubli et arraché, pas à pas, la vérité.
Une reconnaissance lente et encore incomplète
- 2001 : la Ville de Paris appose une plaque sur le pont Saint-Michel, à la mémoire des Algériens tués lors de la répression de cette manifestation pacifique.
- 2012 : pour la première fois, un président de la République, François Hollande, reconnaît la « sanglante répression » subie ce jour-là.
- 2021 : pour les 60 ans, Emmanuel Macron reconnaît des crimes commis sous l’autorité de Maurice Papon et les qualifie d’inexcusables pour la République.
- 2024 : l’Assemblée nationale adopte une résolution condamnant cette répression et souhaitant une journée officielle de commémoration.
- 2025 : une nouvelle proposition de résolution est déposée à l’Assemblée pour qu’il soit reconnu comme un crime d’État.
Des pas ont été faits. Mais pour beaucoup de familles, le compte n’y est pas : pas de journée nationale inscrite au calendrier, pas de reconnaissance pleine et entière de la responsabilité de l’État, des archives encore difficiles d’accès.
Pourquoi se souvenir, encore et toujours
Se souvenir du 17 octobre 1961, ce n’est pas rouvrir une blessure pour le plaisir de la rouvrir. C’est rendre leur nom et leur dignité à des personnes que l’on a voulu faire disparaître deux fois : la première dans l’eau froide de la Seine, la seconde dans le silence.
C’est aussi une leçon pour aujourd’hui. Tout a commencé par une mesure qui visait une partie de la population à cause de son origine. Quand un État décide que certains de ses habitants sont moins égaux que les autres, le pire devient possible. Défendre l’égalité et la dignité de chacun, sans exception, c’est le fil qui relie cette nuit d’octobre à tous les combats pour l’inclusion.
Aux femmes, aux hommes et aux enfants du 17 octobre 1961. À celles et ceux que la Seine a emportés, à celles et ceux dont on n’a jamais retrouvé les corps, à leurs familles qui attendent encore. Nous ne vous oublions pas.
Ce soir, comme chaque année, des fleurs seront jetées dans la Seine depuis le pont Saint-Michel. Si vous passez par là, ou si vous ne pouvez qu’y penser de loin, prenez une minute de silence pour eux.
— Djamel Bourbala


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