17 octobre : en Suisse, le handicap reste un chemin trop court vers la pauvreté

Table de cuisine avec des factures, une calculatrice et quelques pièces de monnaie ; les mains d’une personne reposent près des papiers et la roue d’un fauteuil roulant apparaît au bord de l’image.
Table de cuisine avec des factures, une calculatrice et quelques pièces de monnaie ; les mains d’une personne reposent près des papiers et la roue d’un fauteuil roulant apparaît au bord de l’image.
Pour beaucoup de personnes en situation de handicap, chaque fin de mois se joue à quelques francs près. (Image d’illustration générée par IA)

Demain, 17 octobre, c’est la Journée mondiale du refus de la misère. En Suisse, plus de 740 000 personnes vivent sous le seuil de pauvreté. Parmi elles, les personnes en situation de handicap et les malades chroniques sont surreprésentés. Ce n’est pas une fatalité : c’est une question de choix collectifs.

Par Djamel Bourbala

On parle souvent du handicap en termes d’accessibilité : une rampe, un ascenseur, un site internet lisible. Ces combats sont essentiels. Mais il y en a un autre, plus discret, dont on parle beaucoup moins : celui du porte-monnaie. Car vivre avec un handicap, en Suisse, c’est encore trop souvent vivre avec moins d’argent, plus de dépenses et moins de marge pour les imprévus.

À la veille du 17 octobre, j’ai voulu regarder les chiffres en face. Ils ne sont pas nouveaux, mais ils restent têtus.

Une pauvreté qui ne recule pas

Selon les derniers chiffres de l’Office fédéral de la statistique, publiés en septembre, 8,4 % de la population vivait sous le seuil de pauvreté en 2024, soit environ 743 000 personnes. Ce taux tourne autour de 8 % depuis 2017. Et sans les prestations sociales, il grimperait à 16,4 %, soit près de 1,5 million de personnes.

Ce dernier chiffre dit deux choses à la fois. D’abord, que notre filet social fonctionne : il évite à des centaines de milliers de personnes de basculer. Ensuite, qu’il suffit de peu pour que tout bascule, quand ce filet se fragilise ou quand on n’ose pas y recourir.

Caritas rappelait en janvier que, pour une personne seule, le seuil de pauvreté correspond à 2 315 francs par mois au maximum. Avec ce montant, il faut payer le loyer, la nourriture, les transports, la prime d’assurance maladie, les franchises. Pour une personne en situation de handicap, il faut souvent ajouter des frais que les autres n’ont pas.

Le handicap, un facteur de risque bien documenté

Les indicateurs de l’OFS sur l’égalité des personnes handicapées sont clairs. Parmi les 16-64 ans, 14,4 % des personnes handicapées sont exposées au risque de pauvreté, contre 11,1 % des personnes sans handicap. Pour les personnes fortement limitées dans leur vie quotidienne, ce taux monte à 26,3 %. Plus d’une personne sur quatre.

La même source montre que la satisfaction face à sa situation financière chute nettement avec la sévérité du handicap. Et selon les indicateurs de l’OFS relayés par Pro Infirmis, les personnes handicapées renoncent quatre fois plus souvent à des soins médicaux nécessaires que le reste de la population. Renoncer à se soigner quand on a déjà une santé fragile : voilà un cercle vicieux que personne ne devrait accepter.

Le premier rapport national de monitoring de la pauvreté, adopté par le Conseil fédéral en novembre 2025, confirme ce lien sous un autre angle : près de la moitié des personnes pauvres en revenu souffrent d’une maladie chronique. La santé et la pauvreté avancent main dans la main, dans les deux sens.

Pourquoi le handicap appauvrit

Il n’y a pas une seule cause, mais un enchaînement. Un accès plus difficile à l’emploi, ou à un emploi à plein temps. Des salaires souvent plus bas. Des parcours interrompus par la maladie, puis des mois, parfois des années, d’attente avant une décision de l’assurance-invalidité. Pendant ce temps, l’épargne fond.

À cela s’ajoutent les coûts cachés : transports adaptés, aides techniques pas toujours remboursées, logement accessible plus cher, participation aux frais de santé qui revient chaque année. Et il y a aussi ce que j’appelle la fatigue administrative : remplir des formulaires, justifier, recommencer. Beaucoup de personnes renoncent à des aides auxquelles elles ont droit, simplement parce que le chemin est trop long ou trop humiliant.

Je le dis avec mon expérience de personne concernée : la pauvreté liée au handicap n’est pas seulement une question de revenu. C’est une question de liberté. Quand chaque franc compte, on sort moins, on voit moins ses proches, on s’engage moins dans la vie associative ou politique. L’isolement s’installe. Et avec lui, la santé psychique se fragilise à son tour.

Une stratégie nationale à ne pas manquer

Il y a une bonne nouvelle : la Confédération doit présenter d’ici 2027 une stratégie nationale de lutte contre la pauvreté, nourrie par ce premier rapport de monitoring. C’est une occasion rare. Je souhaite qu’elle ne traite pas le handicap comme une note de bas de page, mais comme un axe à part entière.

Concrètement, plusieurs pistes me semblent à la fois réalistes et rassembleuses :

  • Mesurer mieux : publier régulièrement des données récentes sur la pauvreté des personnes handicapées, y compris celles qui vivent en institution, aujourd’hui peu visibles dans les statistiques.
  • Simplifier l’accès aux droits : guichets uniques, formulaires en langage facile, accompagnement pour lutter contre le non-recours.
  • Raccourcir les temps d’attente entre la perte de revenu et la première décision, pour éviter que l’attente elle-même appauvrisse.
  • Tenir compte des coûts liés au handicap dans les barèmes et les réductions de primes.
  • Associer les personnes concernées à l’élaboration de la stratégie. Personne ne connaît mieux un budget serré que celles et ceux qui le vivent.

Ces propositions ne relèvent ni de la gauche ni de la droite. Elles relèvent du bon sens : une personne qui peut vivre dignement est une personne qui peut participer, travailler quand c’est possible, s’engager, prendre soin des autres.

Ma conclusion

Le 17 octobre n’est pas une journée pour se lamenter. C’est une journée pour regarder en face ce que nos statistiques nous disent depuis des années : en Suisse, avoir un handicap augmente fortement le risque de pauvreté. Ce n’est pas une loi de la nature. C’est le résultat de règles, de délais, de barèmes et d’oublis, et tout cela peut être corrigé.

Refuser la misère, c’est refuser qu’une personne doive choisir entre ses soins et ses courses, entre son loyer et sa vie sociale. La stratégie nationale attendue pour 2027 peut faire la différence, à condition d’écouter celles et ceux qui vivent cette réalité au quotidien. Je serai de ceux qui le rappelleront.

Sources : AWP/ATS via Allnews, « Près de 750’000 personnes sous le seuil de pauvreté en Suisse », 16.09.2026 ; Conseil fédéral, premier rapport de monitoring sur la pauvreté, 26.11.2025 ; OFS, Égalité des personnes handicapées – Niveau de vie (SILC) ; ATS via La Télé, « Une année difficile en vue pour les plus pauvres, avertit Caritas », 08.01.2026 ; Pro Infirmis, « Inégalités persistantes : les personnes en situation de handicap plus touchées par la pauvreté ».

— Djamel Bourbala


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