
L’été 2026 a été l’un des plus chauds et des plus secs jamais mesurés en Suisse. On a beaucoup parlé des rivières à sec, des récoltes et des prix. Beaucoup moins de celles et ceux qui ont porté cette sécheresse sur leurs épaules : les familles paysannes. À l’heure où la Confédération fait ses comptes, je plaide pour que leur santé psychique fasse partie du bilan.
Par Djamel Bourbala
Un été hors norme, une fatigue qui reste
Les chiffres de cet été donnent le vertige. Selon l’Institut fédéral de recherches WSL, la majeure partie du pays a connu une sécheresse extrême, qui a duré plus de quatre mois. En juillet, plusieurs cours d’eau ont atteint des niveaux records à la baisse. Des exploitations de montagne ont dû redescendre leurs vaches plus tôt que prévu, en puisant dans le fourrage prévu pour l’hiver.
À la fin septembre, le directeur de l’Union suisse des paysans, Martin Rufer, résumait l’état d’esprit sur SRF : cette année, c’est « plutôt la frustration de la récolte que la fête des récoltes ». Il manque environ 20 % du foin. La récolte de pommes de terre est à un niveau historiquement bas. Et il prévient : le prochain été caniculaire viendra, c’est certain.
Derrière ces données agricoles, il y a des femmes et des hommes qui se lèvent tôt, arrosent quand ils en ont encore le droit, achètent du fourrage plus cher, regardent leurs prairies jaunir et se demandent si l’exploitation tiendra. Le climat n’est pas une abstraction pour eux. C’est leur outil de travail qui se dérobe.
Deux paysans sur trois ont déjà atteint leurs limites
Cette souffrance n’est pas nouvelle, mais la sécheresse l’aggrave. Une étude de la Haute école OST, publiée cet été dans la revue Recherche agronomique suisse, a interrogé 367 agricultrices et agriculteurs de Suisse orientale. Résultat : deux tiers disent avoir déjà atteint leurs limites personnelles. Les causes citées sont la surcharge de travail, la bureaucratie et un sentiment de perte de reconnaissance sociale. Plus de la moitié exercent en plus une activité à l’extérieur, ce qui laisse peu de place au repos.
Le Sorgentelefon agricole, une ligne d’écoute anonyme pour les familles paysannes, observe la même chose sur le terrain. Il reçoit chaque année entre 85 et 160 appels, et a constaté un peu plus d’appels cet été. Les conversations durent aussi plus longtemps, signe que les soucis s’accumulent. Son président, Hans Jörg Rüegsegger, explique que la sécheresse agit surtout comme un facteur qui s’ajoute aux difficultés financières, familiales ou de santé. Il s’attend à une nette hausse des appels cet automne et cet hiver, quand les pertes de récolte, l’achat de fourrage et les pertes d’animaux se feront sentir dans les comptes.
Le paradoxe de l’aide qu’on ne demande pas
Ce qui me frappe le plus dans l’étude de l’OST, c’est un chiffre très simple. Plus de la moitié des personnes interrogées connaissent la ligne d’écoute agricole. Mais seulement 5,4 % l’ont déjà utilisée. L’aide existe, elle est connue, et pourtant presque personne n’y fait appel.
Les chercheurs l’expliquent bien. Toute l’aide repose sur le fait que la personne fasse elle-même le premier pas. Or l’épuisement détruit justement cette capacité d’agir. Et dans un milieu où l’on valorise la robustesse, parler de burnout ou de thérapie peut encore sembler incompatible avec l’identité de paysan. Je connais ce mécanisme. Dans le monde du handicap, nous le voyons aussi : tant que demander de l’aide est vécu comme un aveu de faiblesse, ce sont les plus épuisés qui restent seuls.
Aller vers les gens, plutôt que d’attendre qu’ils viennent
La bonne nouvelle, c’est que les pistes sont connues. L’étude recommande d’aller vers les agriculteurs au lieu d’attendre qu’ils appellent. Elle propose de former celles et ceux qui passent régulièrement dans les fermes, comme les vétérinaires, les conseillers agricoles ou les fiduciaires, à reconnaître les signes de surcharge et à orienter vers l’aide. Elle suggère aussi de mobiliser des pairs, des paysannes et paysans qui ont eux-mêmes traversé une crise. 83,7 % des personnes interrogées citent la confiance comme la qualité la plus importante d’un service de soutien. La confiance ne se décrète pas : elle se construit avec des personnes qui connaissent la réalité d’une exploitation.
Un projet de prévention du burnout dans l’agriculture, mené jusqu’en 2028 par l’Union suisse des paysannes et des femmes rurales et l’OST, avec une charte intercantonale, va dans ce sens. Il mérite d’être soutenu et étendu à toutes les régions linguistiques.
Un bilan de la sécheresse qui doit aussi être humain
Le Conseil fédéral a réagi fin août. Il a débloqué 54 millions de francs de crédits sans intérêts pour aider les exploitations à faire face à leurs problèmes de liquidités. Les départements concernés doivent examiner d’ici la fin octobre si d’autres mesures sont nécessaires, avant un bilan global cet automne. C’est une réponse utile. Un crédit soulage la trésorerie. Mais il ne soulage pas forcément la nuit sans sommeil, la tension dans le couple ou la peur de devoir arrêter.
Je souhaite donc que ce bilan d’automne intègre explicitement la santé psychique des familles paysannes. Concrètement, cela pourrait passer par un soutien renforcé aux lignes d’écoute et aux offres de conseil, par la formation des intervenants qui visitent les fermes, et par une meilleure coordination avec les médecins de famille, souvent les premiers à voir les signes. Le changement climatique ne fera pas de pause. Si les sécheresses deviennent plus fréquentes, comme le prévoient les scientifiques, la prévention doit devenir permanente, et pas seulement une réaction à une crise.
Ma conclusion
On mesure souvent le coût du climat en tonnes de foin, en millimètres de pluie ou en millions de francs. Ces chiffres sont importants. Mais il existe un autre coût, plus discret, qui ne figure dans aucune statistique de récolte : celui de l’épuisement et de la solitude. Les familles paysannes nous nourrissent. Elles ont droit, elles aussi, à ce que leur santé mentale soit prise au sérieux, sans honte et sans attendre qu’il soit trop tard.
À chacune et chacun de nous, je propose un geste simple. Si vous connaissez une famille paysanne, prenez de ses nouvelles. Pas seulement de la récolte, mais de ses membres. Et si vous-même traversez une période difficile, parler à quelqu’un n’est pas une faiblesse. La Main Tendue répond jour et nuit au 143, et le Sorgentelefon agricole écoute de façon anonyme. Demander de l’aide, c’est déjà prendre soin de son exploitation.
Sources : WSL, Trockenheit 2026 (mise à jour du 26 août 2026) ; SRF, entretien avec Martin Rufer (26 septembre 2026) ; Recherche agronomique suisse, étude OST sur le burnout agricole (juillet 2026) ; Bote der Urschweiz, Sorgentelefon agricole (15 septembre 2026) ; ref.ch, entretien avec le Sorgentelefon agricole (11 août 2026) ; Conseil fédéral, mesures face à la sécheresse (26 août 2026)
— Djamel Bourbala


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